Alimentation contre le cancer: tout est dans la nature

20 Novembre 2008 à 0H00

En quelques années et deux best-sellers* traduits en 22 langues étrangères, dont le finlandais, le slovène et l'arabe, Richard Béliveau, spécialiste incontesté des aliments anticancéreux, est devenu une vedette. En plus de ses chroniques dans différents quotidiens, dont le Journal de Montréal, on le voit régulièrement au petit écran, où il compte plus de 30 apparitions au cours des deux dernières années. Mais derrière ce personnage médiatique se dissimule un chercheur infatigable, titulaire, entre autres, de la Chaire en prévention et traitement du cancer de l'UQAM et directeur du Laboratoire de médecine moléculaire rattaché au service de neurochirurgie du CHUM, où il est titulaire de la Chaire Claude-Bertrand en neurochirurgie. Son but? Découvrir dans nos aliments des molécules qui jouent un rôle direct dans la prévention et le traitement du cancer.

«La nature est la plus grande banque de molécules du monde, dit le professeur. Les plantes, qui n'ont pas de bras pour se battre ni de jambes pour se sauver, utilisent des substances chimiques pour se défendre. Elles produisent des millions de molécules qui servent à les protéger contre les virus, les bactéries, les champignons, les insectes et les herbivores.» Un exemple? La peau du raisin sécrète un fongicide, le resvératrol, qui l'aide à se défendre contre les champignons microscopiques qui l'attaquent. Or, on a découvert que cette substance a aussi des effets anticancéreux. «Comme la fabrication du vin rouge conserve la peau du raisin, c'est cette molécule produite naturellement par la plante qui explique pourquoi le vin rouge comporte des bénéfices que le vin blanc n'a pas», précise le chercheur.

Bleuets contre tumeurs

Sur les millions de molécules du monde végétal, on estime qu'environ un millier ont des propriétés anticancéreuses. Parmi celles-ci, le laboratoire de Richard Béliveau en a découvert quelques-unes, dont la delphinidine, un composé du bleuet. «Cette molécule bloque l'action de substances qui favorisent la croissance de certaines tumeurs cancéreuses, explique le chercheur. Elle agit sur la même cible chimique que l'Avastin, un médicament de chimiothérapie approuvé contre le cancer colorectal.»

Depuis une quinzaine d'années, des études épidémiologiques ont montré que la distribution des différents cancers est très inégale à travers la planète et, surtout, que les taux de cancer varient selon les migrations de populations. Ces écarts ont été associés en grande partie à des différences dans les habitudes alimentaires des gens. Par exemple, c'est en observant l'augmentation de certains cancers chez les Japonais qui émigraient en Amérique du Nord qu'on a commencé à soupçonner l'importance du soja et du thé vert dans la protection contre le cancer.

«Ce qui nous intéresse, c'est de découvrir les molécules actives dans ces aliments et de comprendre leur mécanisme d'action, explique Richard Béliveau. Autrement dit, il s'agit de déterminer ce qui fait que la mangue, le brocoli ou la coriandre ont des effets bénéfiques sur la santé des gens qui en mangent.» Le problème, c'est qu'il est très difficile de financer ce type de travaux. «Une compagnie pharmaceutique ne va pas dépenser des millions de dollars en recherche s'il n'y a pas un médicament breveté au bout de la ligne, souligne le chercheur. Or, il n'est pas possible de breveter le brocoli ou la mangue.»

Financer la prévention

Même du côté des gouvernements, ce sont les recherches visant le traitement du cancer qui remportent la part du lion en matière de financement. «Cela est paradoxal parce que l'intérêt du public pour la prévention est de plus en plus manifeste, dit le chercheur. Mais la santé, c'est souvent comme les ponts : on attend qu'ils s'écroulent avant de faire quelque chose.»

Chroniques, participation à des émissions de télévision, conférences dans des écoles, des entreprises ou des foyers de personnes âgées, Richard Béliveau ne ménage pas ses efforts pour convaincre monsieur et madame Tout-le-monde de l'importance de ce qu'ils mettent dans leur assiette. «Trente pour cent des cancers sont causés par l'alimentation, sans parler des maladies cardiovasculaires, du diabète de type 2 et de l'hypertension», martèle-t-il sur toutes les tribunes. N'est-ce pas là un argument suffisant pour consommer davantage de fruits et de légumes frais, de poissons gras, de tofu, de chocolat noir et de curcuma?

Un épicurien

«Un citoyen mieux informé est un citoyen qui fait de meilleurs choix, y compris dans le domaine de l'alimentation», affirme le biochimiste, expliquant ainsi l'importance qu'il accorde à son travail de vulgarisation. Mais ce croisé de la saine alimentation est aussi un épicurien qui s'est donné pour mission de faire partager sa passion pour les cuisines du monde, comme en témoignent ses deux livres, dont les images et les recettes mettent littéralement l'eau à la bouche. «Pour savoir comment apprêter des aliments comme le tofu, le curcuma ou le thé vert, il importe de puiser dans les traditions culinaires locales, dit Richard Béliveau. Les Japonais préparent le thé vert depuis des milliers d'années. Ils savent comment faire.»

Fasciné par la culture japonaise, le zen et les arts martiaux, le chercheur a transformé son bureau pour y recréer une ambiance asiatique. Chez lui, un jardin japonais l'accueille à son retour du travail. «Pour moi, tout est une question d'équilibre et la vie personnelle doit être harmonieusement intégrée à la vie professionnelle, dit-il. Quand je lève les yeux de mon travail ou que je relaxe en arrivant à la maison, la beauté de mon environnement m'inspire. Cela me donne de la sagesse pour prendre de meilleures décisions scientifiques.»

* Richard Béliveau a publié Les aliments contre le cancer et Cuisiner avec les aliments contre le cancer, en collaboration avec le chercheur Denis Gingras, aux Éditions Trécarré.

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Déjouer la barrière du cerveau

Un volet important des recherches dirigées par Richard Béliveau à l'UQAM consiste à dresser la carte de tous les aliments consommés dans le monde et de leurs effets anticancéreux. Mais la chaire a aussi un volet thérapeutique. «On cherche alors à identifier les mécanismes responsables de l'action anticancéreuse d'une molécule et à les améliorer afin d'augmenter son efficacité thérapeutique et de diminuer ses effets secondaires», explique le biochimiste.

Au cours des dernières années, l'équipe de Richard Béliveau a mis au point l'Angiopep, une famille de substances qui joue le rôle d'un cheval de Troie pour transporter diverses molécules au cerveau. En effet, l'Angiopep a la propriété de déjouer la barrière hématoencéphalique, qui empêche 95 % des médicaments d'atteindre la matière cérébrale. Cette plateforme technologique, qui a donné lieu à la création d'Angiochem, la première entreprise de biotechnologie fondée à partir de recherches menées à l'UQAM, pourrait être utilisée dans le traitement du cancer, de l'Alzheimer, de la maladie de Parkinson ou de l'épilepsie. À l'automne 2007, la Food and Drug Administration (FDA) américaine a donné son autorisation au démarrage d'études cliniques sur un médicament combinant l'Angiopep au taxol, un anticancéreux puissant.

«Ce médicament suscite beaucoup d'espoir, car il permettrait de s'attaquer au glioblastome, le cancer du cerveau qui est à la fois le plus commun et le plus agressif, précise Richard Béliveau. En ce moment, il n'existe pas de traitement chimiothérapeutique efficace contre ce cancer, dont le pronostic est d'environ 10 mois.»

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