Autre couture

27 Octobre 2008 à 0H00

L'obscurité est totale dans la petite pièce qui se trouve au fond de la galerie d'art Oboro, rue Berri. Heureusement, une lampe de poche est fournie aux visiteurs. On la brandit devant nous pour découvrir une robe décorée de super organza - le tissu le plus léger qui soit -, drapée d'un lourd manteau de cuir. Puis, comme par enchantement, le vêtement réagit à la lumière. Là où on l'éclaire, le manteau se gonfle, s'ouvre; l'organza s'étire... Des senseurs électroniques cachés sous les tissus détectent les rayons lumineux et transmettent le message à des moteurs dissimulés dans le vêtement.

Cette oeuvre, Ying Gao l'a créée pour répondre à une commande du groupe de recherche artistique Interstices, qui s'intéresse aux oeuvres médiatiques. Ses deux assistantes de recherche, Anne-Marie Laflamme et Isabelle Giroux, ont manié patrons, ciseaux et machine à coudre pour la réaliser. «Ce n'est pas un vêtement qui a été conçu pour être porté, sauf dans le cadre d'une performance», précise d'emblée Mme Gao, qui cumule les postes de professeure à l'École supérieure de mode et à l'École de design. «On est ici dans la création pure.»

Un succès international

Baptisé Living Pod, le vêtement a connu un tel succès que sa créatrice s'envolera bientôt vers Bâle, en Suisse, où l'on prépare une exposition entièrement consacrée à son travail. «Quelques-unes de mes créations ont été présentées dans le livre Fashionable Technology, explique l'artiste. La galerie de Bâle m'a contactée après avoir vu le bouquin.»

Formée à la fois en mode et en multimédia à Genève et Montréal, Ying Gao a recours aux nouvelles technologies pour repousser les frontières du design. On a parfois l'impression que la haute couture est allée aussi loin qu'elle le pouvait, concède-t-elle. Mais elle peut encore évoluer, à condition d'explorer de nouvelles avenues. La jeune artiste dit trouver son inspiration en suivant une approche froide et rationnelle. À preuve, des statistiques (!) inspirent son oeuvre Indice de l'indifférence. «Je suis fascinée par les sondages interactifs que l'on trouve sur certains sites internet. On pose une question et les gens peuvent répondre oui, non ou cela m'indiffère. Pourquoi les gens que ça indiffère prennent-ils le temps de répondre?»

Les chemises de l'indifférence

Intriguée par cette curiosité sociologique, Ying Gao a demandé à son assistante Anne-Marie Laflamme de lui procurer des chemises pour homme, les plus neutres possible. Puis, ponctuellement, elle est allée consulter les sondages en ligne sur les sites cyberpresse.ca, 24heures.ch et lemonde.fr. «On avait établi un barème. Par exemple si le lundi, l'indice de l'indifférence était à 4 %, on ajoutait 4 centimètres au col.» Cinq chemises ont été créées de cette façon. «En mode, généralement, les créateurs tentent par tous les moyens de contrôler le produit final. Ici, je voulais perdre le contrôle. Laisser le vêtement évoluer de façon inattendue.»

Pour (Uni)forms, Ying Gao a eu recours à la fonction de «morphage» du logiciel Illustrator, qui permet de transformer une image en une autre de façon continue. Cette dernière oeuvre, la professeure l'a créée en réaction à une phrase qu'elle a aperçue par hasard sur un tableau noir. On y lisait : la vitesse tue la création. «C'est le genre de cliché qui m'ennuie. J'ai voulu prouver le contraire.»

Même si elle se situe dans la pure création, Ying Gao insiste sur le fait que ses oeuvres pourraient servir un jour à la conception de vêtements prêt-à-porter. «À partir de projets comme Indice de l'indifférence, on génère des idées complètement imprévues. C'est ce qui permet de faire évoluer la mode de façon formelle. Ensuite, on peut épurer et commercialiser.»

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