Aux origines du langage

18 Août 2008 à 0H00

Trente ans plus tard, Denis Bouchard n'en revient toujours pas. Lui? Choisi par Noam Chomsky pour faire sa thèse de doctorat au Massachussets Institute of Technology? C'est un peu comme si un étudiant en physique était invité à étudier avec Stephen Hawking à l'Université Cambridge. Dans le monde de la linguistique, Chomsky a l'aura d'une star.

L'ancien étudiant a gagné ses galons. Aujourd'hui professeur au Département de linguistique et de didactique des langues de l'UQAM, Denis Bouchard a acquis une solide réputation internationale. Et bien qu'il tienne toujours en estime son ancien directeur de thèse, il ne se gêne pas pour le mettre au défi. «Quand j'étais au doctorat, un collègue m'a dit Chomsky, c'est un char d'assaut. Tu es mieux d'être derrière lui que devant lui. Ses adeptes sont souvent des inconditionnels. Pas moi.» Le mouton noir s'apprête à publier une théorie susceptible d'ébranler certaines idées fondamentales que les grands penseurs contemporains, y compris Chomsky, entretiennent sur les origines du langage.

«Le langage nous distingue des animaux, souligne-t-il. Un chimpanzé, même archientraîné, ne pourra jamais communiquer avec les signes de façon aussi sophistiquée que le font les humains. Comment un tel système de communication a-t-il pu se développer? La question nous fascine depuis toujours.» Pour plusieurs chercheurs, les mots seraient apparus il y a environ un million et demi d'années, en réponse à un besoin. Pour organiser la chasse ou la cueillette, les hominidés devaient communiquer. Leur cerveau se serait adapté graduellement, les rendant capables de reconnaître plusieurs sons distincts et d'y associer une signification. Une belle histoire qui ne convainc pas Denis Bouchard.

Pour lui, c'est l'inverse qui s'est produit. Les facultés nécessaires au langage sont apparues d'abord et les humains ont appris à s'en servir pour communiquer par la suite. Dans le jargon, c'est ce qu'on appelle l'exaptation. «C'est exactement comme les ailes d'un insecte, illustre-t-il. À l'origine, les ailes n'ont pas été développées pour voler. Elles servaient à réguler la température du corps, tel un ventilateur. On imagine qu'un jour, un insecte a eu très chaud, qu'il s'est mis à battre des ailes extrêmement vite et qu'il s'est envolé. Comme cette nouvelle fonction s'est avérée très utile, l'espèce l'a conservée. Je pense que le langage s'est développé un peu de la même façon.»

Les neurones miroirs

Au centre de la théorie de Denis Bouchard, se trouvent les neurones miroirs. Situés dans le cortex, ces neurones s'activent chaque fois qu'un individu fait un mouvement ou observe quelqu'un exécuter le même mouvement. Chez le singe, ces neurones ne s'activent qu'en présence du mouvement. Chez l'humain, on détecte le même phénomène quand l'individu imagine le mouvement, même s'il ne l'a jamais exécuté ou observé. «Les neurones miroirs confèrent à l'homme un pouvoir d'abstraction qu'on ne trouve pas chez les autres animaux, dit Denis Bouchard. C'est ce qui leur permet de se détacher de l'immédiat.»

Revenons à nos linguistes. Ces derniers ont montré que les mots sont composés de deux parties distinctes : un percept (un son) et un concept (un sens). Certains théoriciens comme Derek Bickerton, de l'Université d'Hawaï, avancent qu'à l'origine, l'un n'était pas si éloigné de l'autre. Pour parler d'un éléphant, les hommes imitaient le cri de l'animal. Avec le temps, la prononciation a évolué pour donner, en français par exemple, le mot «éléphant»!

«Que fait Bickerton de tous les mots qu'on ne peut pas représenter par un son? s'interroge Denis Bouchard. Quel son utilisait-on à l'origine pour parler d'un lac calme? À mon avis, la capacité d'abstraction des humains, conférée par les neurones miroirs, a permis d'associer des sons et des sens qui, dès le départ, n'avaient rien en commun.» Qu'en pense Chomsky? Il se contente d'affirmer que l'origine des mots est un mystère.

La phrase infinie

Les linguistes se grattent aussi la tête lorsqu'il est question des origines de la récursivité. À partir d'éléments finis (les mots), on peut construire un ensemble (une phrase) infini. En effet, un groupe nominal peut toujours s'accrocher à un autre. Par exemple : le président de la compagnie du père de la professeure de l'école du village... Le même phénomène s'observe avec les verbes : Paul dit que Marie prétend que Jean pense... «Théoriquement, on peut aller à l'infini et la phrase aura toujours du sens», fait valoir Denis Bouchard.

D'où vient cette logique qui sert à construire des phrases? Pour des linguistes comme Derek Bickerton ou Ray Jackendoff, les humains ont appris à la maîtriser des centaines de milliers d'années après avoir découvert les mots. Les besoins de communication devenant plus exigeants, il fallait construire des phrases plus complexes. Pour Chomsky, c'est plutôt une mutation dans le cerveau d'un individu qui serait à l'origine de la récursivité. Du jour au lendemain, cet individu aurait été capable de grouper des mots et aurait transmis cette capacité à ses descendants. C'est un élément central de la théorie de la grammaire universelle.

Denis Bouchard remet tout cela en question. «Pour moi, il n'y a pas une grande différence entre la façon de construire les mots et les phrases. Dans les deux cas, on met des éléments ensemble (des sons ou des mots) et on ajoute des intonations pour faire varier le sens. Je pense donc que les mots et la syntaxe sont apparus en même temps.» Il croit même que les humains auraient pu se passer de la syntaxe. Ils auraient pu trouver un mot précis pour exprimer chaque idée. Par exemple, une chaussure du pied gauche avec un trou dans la semelle appartenant à Sophie aurait pu s'appeler un stumph. Mais le nombre de neurones dans le cerveau étant limité, on ne peut stocker des mots à l'infini. «Il est beaucoup plus économique de réduire le nombre de mots et de les combiner selon les besoins.» Et la récursivité? «Si on peut mettre deux mots ensemble, on peut en mettre quatre... ou huit. C'est mathématique.»

Langage et créativité

Plusieurs chercheurs associent l'apparition de la récursivité et de la syntaxe à l'explosion de créativité qui se serait produite il y a environ 100 000 ans, alors que sont apparus des outils plus complexes, des parures élaborées et la peintures rupestre. Denis Bouchard n'est pas convaincu que cet essor soit lié à la parole : «Prenez un mécanicien. Il n'a pas besoin d'un langage complexe pour montrer à un apprenti comment réparer une pièce. C'est par l'exemple qu'il enseigne.» Einstein, ajoute-t-il, a conçu ses plus grandes théories non pas de façon conceptuelle, mais visuellement. Il s'imaginait voyager à la vitesse de la lumière. «Si Einstein a réussi à concevoir la théorie de la relativité sans verbaliser ses idées, je pense qu'on peut concevoir une hache sans nécessairement avoir recours à un langage complexe», ironise le linguiste.

En mars 2005, Denis Bouchard a reçu la bourse Killam. Cette prestigieuse récompense lui a permis de mettre de côté l'enseignement et les tâches administratives pendant deux ans pour se consacrer à un livre dans lequel il expose sa théorie. Il ne prétend pas avoir trouvé la réponse à toutes les questions sur les origines du langage. En juillet, il se rendra à un colloque international auquel participeront non seulement des linguistes de renom, mais également des microbiologistes, des paléoanthropologues et même des informaticiens spécialistes du langage. «J'ai hâte de confronter mes idées pour voir si elles tiennent la route», confie le chercheur. D'emblée, il admet qu'il est difficile de confirmer ou d'infirmer une hypothèse sur les origines du langage, vu l'absence d'artéfact. De grands pans du problème pourraient s'avérer insolubles. Certains diraient même qu'il est inutile de s'acharner. Pas Denis Bouchard. «Les physiciens qui s'intéressent aux origines de l'Univers se penchent aussi sur un mystère qui semble insondable. Pourtant, ils arrivent à des réponses intéressantes.»

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