Culture et délinquance chez nos amies les bêtes

4 Février 2008 à 0H00

Un chercheur de l'Ouest qui étudiait les bruants à couronne blanche pouvait savoir, quand on lui apportait de nouveaux spécimens, s'ils venaient du sud ou du nord, simplement en les entendant chanter. Les oiseaux avaient développé des variations régionales dans leur chant. Et si on faisait entendre à un oisillon du nord le chant d'un bruant du sud, c'est ce chant qu'il répétait. Est-ce à dire que les oiseaux ont des cultures locales?

L'idée que des animaux - primates, poissons, rats, oiseaux et même des insectes non sociaux - puissent avoir une «culture» commence à être admise en science. C'est du moins ce que défendra le biologiste Étienne Danchin, chercheur au Laboratoire Évolution et diversité biologique à l'Université Paul-Sabatier de Toulouse, lors d'une conférence qu'il prononcera au Coeur des sciences le 21 février prochain, clôturant une série de trois conférences sur les sociétés animales.

La première conférence, qui a lieu le 7 février, est donnée par Louis Lefebvre, professeur de biologie à McGill. Son thème : au sein de chaque groupe d'animaux, les espèces qui ont un régime omnivore ont un cerveau plus développé que les autres et sont donc plus intelligentes.

C'est Luc-Alain Giraldeau, directeur du Département des sciences biologiques et grand spécialiste du comportement animal, qui a eu l'idée de cette série. Sa conférence, le 14 février, portera sur l'exploitation de l'animal par l'animal : «Contrairement à l'image que l'on s'en fait, la vie sociale n'est pas toujours synonyme de coopération», affirme le chercheur, qui s'intéresse tout particulièrement au phénomène de cleptoparasitisme.

Ce phénomène, qu'il a d'abord décrit dans sa thèse de doctorat menée sous la direction de Louis Lefebvre, consiste à voler la nourriture découverte par les autres. «Un pigeon qui a la possibilité de chaparder la nourriture d'un autre ne se donnera pas la peine de chercher lui-même sa nourriture, ce qui constitue un obstacle à l'apprentissage», explique le chercheur. Et comme il est avantageux de chaparder, tous s'y adonnent plus ou moins, au point de faire diminuer l'efficacité totale du groupe : les animaux regroupés en arrivent à manger moins que s'ils étaient isolés. «On imagine que la pression de la sélection naturelle agit toujours en fonction d'un maximum d'efficacité, dit Luc-Alain Giraldeau, mais dans le contexte social, ça ne fonctionne pas nécessairement comme ça, parce que la sélection agit sur les individus et non sur les groupes.»

Selon le chercheur, l'exploitation des autres est si répandue dans les sociétés animales qu'elle constitue le principal obstacle à l'évolution de la coopération. «Le seul cas répertorié de pur altruisme dans le monde animal est celui des chauve-souris vampires, qui vont régurgiter un repas de sang à une autre qui manque de nourriture si elle quémande. Il s'agit souvent de soeurs ou de mères avec leurs filles, mais ce sont parfois des amies», dit-il en précisant qu'on ne peut parler d'altruisme dans le cas des sociétés de fourmis ou d'abeilles, où tous les membres sont apparentés. «Les soeurs aident leur mère à faire des soeurs, note- t-il. Or, à cause d'une particularité de leur système de reproduction, elles sont plus proches génétiquement de leurs soeurs qu'elles ne le seraient de leurs filles.»

Luc-Alain Giraldeau vient de signer un article sur le sujet de l'exploitation animale dans le dernier numéro horssérie du prestigieux magazine populaire Science et avenir (octobre/novembre 2007). Avec ses collègues Étienne Danchin et Frank Cézilly, il fera aussi paraître chez Oxford University Press Behavioural Ecology: An Evolutionary Perspective on Behaviour, une traduction enrichie de leur ouvrage paru en français sous le titre Introduction à l'écologie comportementale : comportement, adaptation et évolution, qui connaîtra pour sa part une réédition. «Nous avons ajouté deux chapitres sur la notion de culture dans les sociétés animales», précise le chercheur.

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