Doubles vies professionnelles

20 Novembre 2008 à 0H00

Michèle Rioux (Ph.D. science politique, 00), professeure au Département de science politique et spécialiste en économie politique, réussit encore à trouver du temps pour la danse, l'antidote parfait à l'excès de rigueur et de rationalité de sa vie universitaire. «C'est une façon de m'évader et de créer en toute liberté», dit cette petite femme énergique, qui, au cours de la dernière année, a organisé une conférence internationale sur la gouvernance du travail tout en donnant ses cours, en s'occupant de ses enfants (4 ans et 11 ans) et en préparant deux nouveaux spectacles de danse!

Difficile de ne pas entrapercevoir la danseuse quand elle parle, car elle gesticule et bouge sans cesse sur sa chaise. «C'est pareil en classe», dit-elle en riant. Avant la politique, Michèle Rioux a étudié au Toronto Dance Theatre et aux Ateliers de danse moderne de Montréal. Elle a ensuite été danseuse professionnelle pour des chorégraphes réputés, dont Jean-Pierre Perreault, tout en obtenant une maîtrise, puis un doctorat en science politique. «Nombreux sont ceux qui possèdent plusieurs champs d'intérêt dans la vie; la seule différence dans mon cas, c'est que j'ai mené mes deux passions à des niveaux professionnels», affirme la danseuse, qui a également signé une dizaine de spectacles à titre de chorégraphe.

Intuition et créativité

Julie Martineau (M.B.A., 03) déploie ses talents de vulgarisatrice scientifique - elle a été présidente de l'Association des communicateurs scientifiques du Québec - en rédigeant, entre autres, le bulletin électronique mensuel UQAM Sciences Express, qu'elle a fondé. Habile en relations publiques, connue de tout un chacun, elle s'implique activement sur plusieurs plans (recrutement, Conseil des diplômés, etc.) pour le rayonnement de «sa» faculté. Mais la responsable des communications à la Faculté des sciences a aussi une autre passion. «Le yoga a changé ma vie, dit-elle. Il m'aide à maintenir un haut niveau d'énergie et à demeurer en contact avec mon intuition et ma créativité.»

Après 20 ans de pratique, Julie Martineau a commencé à enseigner sa passion il y a un an. Pour l'instant, elle ne donne que quelques cours par semaine, mais l'expérience lui plaît tellement qu'elle songe à une «véritable» carrière en entreprise, où la demande est en pleine croissance. «Les employeurs s'intéressent aux cours de yoga comme moyen de réduire le niveau de stress de leurs employés», explique-t-elle.

Le plus beau métier du monde

Spécialiste de l'histoire des sciences et de l'éducation au Québec, le professeur Robert Gagnon n'hésite pas à qualifier son travail de «plus beau métier du monde», comme le veut le cliché. Mais il savoure chaque minute qu'il consacre à l'écriture romanesque. «J'ai plus de plaisir à écrire un roman qu'un livre savant», avoue-t-il sans détour.

Son premier roman, La thèse (Quinze éditeur, 1994), une fiction historique à saveur policière s'inspirant des faits entourant la première thèse de doctorat rédigée au Canada français, dans les années 30, lui a valu le prix Robert-Cliche, décerné chaque année à une première oeuvre manuscrite. La mère morte (Boréal, 2007), son second roman, se déroule également dans les coulisses de l'université, mais cette fois, l'auteur s'est permis quelques scènes égrillardes, ce que les médias n'ont pas manqué de souligner. «C'est un roman cru qui dénonce et ridiculise les travers des universitaires», commente Robert Gagnon avec un sourire.

Un besoin viscéral

La maîtrise et le plaisir de l'écriture sont les dénominateurs communs des rôles de professeur et d'écrivain. Mais pour certains, la création est carrément ressentie comme un besoin viscéral. «J'écris des chansons pour me vider la tête, c'est presque une catharsis», analyse le doctorant en psychologie et chargé de cours Maxime Philibert (B.Sc. psychologie, 02), également chanteur et guitariste du groupe pop-rock francophone André, dont le deuxième album, Le thé et la justice (DIZI), vient tout juste de paraître, trois ans après Les derniers modèles de la mode masculine (Anubis, 2005).

Il suffit de visionner sur Internet le clip de la chanson qui a fait connaître André, «Yolande Wong», pour constater le fossé qui sépare les deux univers que fréquente Maxime Philibert, dont les études doctorales portent sur la maladie de Huntington. «À la fin du cours de neuropsychologie, une étudiante a déposé sa copie d'examen sur mon bureau, raconte-t-il. Elle attendait là, gênée, puis elle m'a demandé : Est-ce que je pourrais avoir un autographe? J'ai été véritablement surpris, car ce sont pour moi deux univers séparés.»

Il voit tout de même des similitudes entre ses deux occupations. «Le trac est semblable, et enseigner est aussi épuisant que de donner un spectacle, dit-il. À l'université, en plus, les spectateurs posent des questions!»

Être pris au sérieux

Est-on moins crédible quand on se consacre à deux carrières? «Au contraire, répond Julie Martineau. Je comprends davantage la réalité des gens à qui j'enseigne, car je vis moi aussi des épisodes de stress au bureau. Ma crédibilité s'en trouve renforcée.»

Michèle Rioux n'est pas du même avis. Au Toronto Dance Theater et durant ses études universitaires, on lui a souvent demandé de choisir entre ses deux passions, sous prétexte qu'elle «n'était pas à son affaire» ou que «cela ne faisait pas sérieux». «Mes amis en danse m'ont clairement signifié que je n'étais pas une vraie, parce que je n'acceptais pas de vivre dans la dèche pour ma passion», ajoute-t-elle, sourire en coin.

«Quand on est bon dans deux domaines, pourquoi devrait-on se priver du plaisir que l'on en retire?», demande Maxime Philibert, qui espère n'avoir jamais à choisir entre ses deux passions. Michèle Rioux y va d'une comparaison : «Lorsque mes enfants me demandent Lequel de nous deux préfères-tu?, je leur réponds Je vous aime tous les deux et c'est vrai!»

Le plaisir de jouer sur deux tableaux n'empêche pas Maxime Philibert de se sentir marginal, autant en psychologie qu'en musique. Robert Gagnon se considère, lui aussi, comme une espèce d'outsider. «Je me vois comme un écrivain, mais je ne fais pas partie de la gang, parce que je ne me consacre pas totalement à ma carrière littéraire», analyse-t-il. Il confie du même souffle qu'il a dû établir sa crédibilité comme chercheur universitaire avant de poursuivre son aventure romanesque. Il a donc attendu que son ouvrage (sérieux) Questions d'égouts soit publié chez Boréal, en 2006, avant de soumettre le manuscrit de La mère morte, qui dormait dans ses tiroirs depuis 2001! «J'avais peur que l'on m'accuse d'avoir écrit de la fiction durant mes heures de travail», avoue-t-il.

Diplômé en science, Matthieu Beaumont (M.A. biologie, 07) est un cas à part. Le jeune homme, qui forme le duo Tricot Machine avec son amoureuse, Catherine Leduc, vit de son art. L'album éponyme du groupe, paru au printemps 2007 sous étiquette Grosse Boîte, leur a permis de récolter une ribambelle de prix, dont celui de Révélation de l'année au Gala de l'ADISQ. «Nous sommes privilégiés d'avoir pu présenter nos chansons partout au Québec, et même en Europe», concède Matthieu, dont le mémoire de maîtrise portait sur les bernaches du Canada!

«Ma façon d'aborder une problématique scientifique m'est utile dans l'univers de la musique, dit-il, car je cherche toujours des solutions optimales, que ce soit pour monter un spectacle ou composer de nouvelles chansons.» Le succès de Tricot Machine ne l'empêchera pas de renouer avec la biologie dans un avenir rapproché. «J'aimerais mettre sur pied un projet communautaire d'aménagement faunique en Mauricie», confie cet amoureux de la nature et des grands espaces.

À la recherche du temps perdu

Si Matthieu Beaumont a troqué pour quelque temps la biologie pour la musique, les autres tentent de concilier leurs horaires pour parvenir à mener de front deux activités professionnelles. Pas facile de plonger dans un autre univers après le travail et d'y être performant. Imaginez le défi de Julie Martineau, qui doit absolument être zen puisqu'elle enseigne la détente et la méditation! «C'est parfois difficile, mais j'y arrive», dit-elle en riant.

Maxime Philibert, lui, se trouve chanceux. L'artiste et le chargé de cours montent rarement sur la scène aux mêmes heures. «Il m'est néanmoins arrivé d'avoir à corriger des copies d'examens avant de donner un spectacle en région, sous le regard amusé de mes collègues musiciens», se rappelle-t-il. Et si le temps manque, il faut se résoudre à empiéter sur les vacances, comme le professeur Gagnon, qui compte écrire son prochain roman en Provence, l'an prochain. Ou tenter de conjuguer ses deux passions? «Je travaille sur une nouvelle création, plus proche d'une démarche politique, qui portera sur les révolutionnaires et les utopies», dévoile Michèle Rioux. Un amalgame qui promet de donner un spectacle intéressant, à défaut de lui accorder plus de temps libre!

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