Histoire des accidents

8 Décembre 2008 à 0H00

Entre les XIXe et XXe siècles, avec l'apparition des voitures, des tramways et des appareils ménagers, avec la mécanisation qui s'accélère dans les usines et la population qui se densifie, les accidents se multiplient dans une grande ville industrielle comme Montréal. «À ces risques modernes, étroitement associés aux nouvelles technologies, on va donner une réponse moderne, signale Magda Fahrni, professeure au Département d'histoire. Ce sera le début des campagnes de sécurité.»

Récemment revenue d'un congé de maternité, la jeune historienne, qui poursuit depuis plusieurs années des recherches sur les répercussions politiques de la pandémie d'influenza et la mise en place d'un État providence, vient d'entamer un nouveau projet de recherche subventionné sur la façon dont les accidents ont été repensés dans le contexte de la modernité industrielle, en prenant comme exemple la société montréalaise du tournant du XXe siècle.

«Ce projet découle de mes questionnements antérieurs - puisque je m'intéresse aux réactions politiques suscitées par les accidents - mais aussi de mon intérêt pour le concept du risque qui, jusqu'ici, a davantage intéressé les sociologues que les historiens», explique la chercheuse.

Un avenir gérable

Dans le contexte de la modernité industrielle, les malheurs de l'existence - la maladie, la pauvreté ou les accidents - deviennent des événements prévisibles et gérables, ont suggéré des sociologues comme Anthony Giddens ou Ulrich Beck. «On cesse de voir la maladie et les accidents comme étant dus au destin, à Dieu ou à la Providence, précise Magda Fahrni. La modernité industrielle est marquée par une forte croyance au progrès et par la certitude que l'on peut mesurer l'incidence des accidents, les prévoir et les éviter. C'est une vision très optimiste, qui constitue un changement radical par rapport au passé.»

Un autre sociologue, Jackson Lears, a parlé de la culture du contrôle qui marque cette époque. «On veut contrôler, mesurer et discipliner l'avenir, remarque l'historienne. Il s'agit d'une nouvelle façon d'envisager les maux de la société, qui s'inscrit dans un contexte de développement des statistiques, de l'actuariat et de l'industrie des assurances.»

L'incendie du Laurier Palace

Dans ses recherches, Magda Fahrni va prendre en compte une grande variété d'accidents : les accidents de travail, les accidents de la route, les accidents domestiques (liés entre autres à l'électricité, au gaz et aux nouveaux appareils ménagers) et les accidents qui se produisent dans les nouveaux lieux de loisir de l'époque, les cinémas et parcs d'amusement.

«En 1929, un incendie a fait rage au Laurier Palace, un cinéma situé dans Hochelaga-Maisonneuve, raconte l'historienne. C'était un dimanche après-midi de janvier et le cinéma était bondé d'enfants. Soixante-dix-huit sont morts asphyxiés dans l'incendie.»

Cet incendie célèbre a suscité la tenue de trois enquêtes, dont une commission royale, destinées à tirer des leçons de l'événement. «Les accidents impliquant des enfants, que ce soit dans les cinémas, à la maison ou sur la route, provoquaient des réactions de colère collective, mentionne Magda Fahrni. Dans les années 20 et 30, des gens vont former la Ligue de la sécurité de la province de Québec, une association qui va mener des campagnes contre les accidents, entre autres en allant dans les écoles apprendre aux enfants à traverser la rue.»

Les prémices de la CSST

Tout à coup, les publicités sur la prévention des dangers se multiplient. Les mères de famille sont interpellées pour assurer la sécurité de leur foyer et de leurs enfants. Au niveau gouvernemental, on nomme dès 1888 les premiers inspecteurs d'usine chargés de vérifier la sécurité des équipements. En 1909 et en 1928, on adopte une législation imposant aux employeurs de recenser les accidents de travail afin que l'État puisse en mesurer l'incidence et éventuellement compenser les travailleurs accidentés. «Il s'agit des prémices de l'actuelle Commission pour la santé et la sécurité du travail, note l'historienne. On assiste à l'époque à une prise de conscience que l'État doit agir pour prévenir les accidents.»

Si nos campagnes de sécurité contemporaines, que ce soit pour le port de la ceinture de sécurité, l'installation de détecteurs de fumée ou la cuisson des hamburgers, sont un héritage de cette période, on ne peut en dire autant de notre vision du risque. «Nous sommes passés à un autre moment historique, dit Magda Fahrni. Depuis les années 50, nous avons l'impression que les risques qui nous menacent, que ce soit celui d'un holocauste nucléaire ou celui d'une catastrophe écologique à l'échelle de la planète, nous dépassent. Par rapport à l'optimisme caractéristique de la modernité industrielle, nous sommes plutôt pessimistes.»

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