L'économie à visage humain

24 Novembre 2008 à 0H00

Deux milliards de dollars de revenus par année, plus de 60 000 emplois rémunérés et plus de 100 000 bénévoles impliqués. L'économie sociale est une réalité économique incontournable et, pour la première fois, une étude en trace un portrait statistique détaillé pour la région de Montréal. Pilotée par la Chaire de recherche du Canada en économie sociale de l'UQAM, cette étude rendue public en octobre dernier s'intitule Portrait statistique de l'économie sociale de la région de Montréal.

«L'économie sociale est génératrice d'emplois et d'activité économique, elle pénètre tous les secteurs, primaire, secondaire et tertiaire», constate la titulaire de la chaire, la professeure Marie J. Bouchard, du Département d'organisation et ressources humaines de l'ESG UQAM. Ce secteur englobe, par exemple, des coopératives d'habitation, auberges de jeunesse, centres de la petite enfance, radios communautaires, organismes d'éducation populaire, jardins biologiques, cafés, restaurants, centres de femmes, musées, etc. Toutes ces entreprises peuvent servir d'exemple, ajoute Mme Bouchard en faisant référence, entre autres, aux quelque 25 000 bénévoles qui siègent aux conseils d'administration, et au fait que les femmes y sont plus nombreuses que les hommes à occuper des emplois à temps plein. Les caisses Desjardins et la Coop fédérée (le réseau coopératif agricole) font aussi partie du lot des entreprises d'économie sociale, même si elles sont traitées de façon distincte dans la recherche.

«Contrairement à ce que l'on pourrait croire, il ne s'agit pas d'une économie subventionnée, poursuit la chercheuse. Les chiffres indiquent que les entreprises d'économie sociale sont financées à parts égales par le privé (51 %) et le public (49 %), et lorsque l'argent vient de l'État, ce sont des contrats de services.»

L'âge moyen des établissements d'économie sociale de la région de Montréal est de 19 ans. «En comparaison, les PME ont 35 % de chance de survie après 5 ans au Québec, précise Mme Bouchard. Les entreprises d'économie sociale sont solidement implantées dans leur milieu et profitent du soutien de la communauté. Elles ont de meilleures chances de subsister advenant une période de crise.»

Économie et mission sociale

«L'économie sociale est une expression employée au Québec depuis le milieu des années 1990, mais les mutuelles, les coopératives et les associations, ou organismes sans but lucratif - OSBL -, font partie du portrait socioéconomique du Québec depuis la fin du XVIIIe siècle», explique Marie J. Bouchard. L'économie sociale demeurait toutefois un phénomène relativement peu documenté à ce jour.

C'est à la demande du Comité d'économie sociale de l'île de Montréal de la Conférence régionale des élus de Montréal que la Chaire en économie sociale a amorcé cette recherche. «Nous avons recensé 3 590 établissements d'économie sociale dans la région de Montréal, précise Damien Rousselière, professeur invité à l'UQAM et maître de conférences à l'Université de Grenoble. Afin de comparer l'économie sociale avec l'économie globale, nous avons mis au point une classification compatible avec la nomenclature de l'activité économique traditionnelle.»

Chaque entreprise a donc été classée selon son activité économique principale, mais aussi selon sa mission sociale. «Cela permet de démontrer la double finalité de l'économie sociale, qui est de produire des biens et des services, certes, mais aussi de répondre à des besoins sociaux, explique Marie J. Bouchard. Je pense par exemple à une entreprise qui fabrique des meubles et qui emploie des jeunes en réinsertion sociale. Cela ressemble en tout point à une entreprise de fabrication, mais la dynamique n'est pas celle d'une entreprise manufacturière standard, car les enjeux dépassent l'activité économique.»

Une rigueur statistique

Cette double classification a été soumise à chacun des établissements par la voie de questionnaires à valider et à corriger, le cas échéant. «Nous n'avions pas le pouvoir d'effectuer des recensements, mais nous voulions que nos méthodes et processus soient les plus rigoureux possibles, poursuit la chercheuse. Nous avons travaillé de concert avec l'Institut de la statistique du Québec, qui a accepté de superviser notre travail pour que nous obtenions des données à la hauteur des standards dans le domaine.»

Ce premier portrait statistique de l'économie sociale pave la voie à de nouvelles recherches. «Nous avons validé la robustesse de notre système, nous pouvons maintenant exploiter les données recueillies par secteurs, par sous-territoires et par échantillons statistiques», conclut Marie J. Bouchard, saluant au passage le travail de son équipe, composée d'environ 25 chercheurs, doctorants et postdoctorants, chapeautés par un comité scientifique chevronné.

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Critères d'identification des entreprises d'économie sociale

  • Associations de personnes sur une base volontaire;
  • Organismes producteurs de biens ou de services;
  • Les prises de décision ne sont pas fondées sur le principe «une action, un vote», mais «une personne, un vote»;
  • Les profits sont réinvestis dans l'entreprise ou donnés à la communauté pour soutenir un projet collectif, le cas échéant.

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Répartition des entreprises d'économie sociale par secteurs d'activité économique à Montréal

  • Ressources naturelles, fabrication, transformation et construction (31)
  • Commerce, finance et assurances (105)
  • Habitation et location (694)
  • Loisirs, tourisme, hébergement et restauration (337)
  • Santé et services sociaux (1045)
  • Arts, culture et communications (618)
  • Autres services (760)
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