Les aventures de la momie

La momie de l'UQAM et son sarcophage font partie de la collection léguée à l'UQAM par l'École des beaux-arts de Montréal.

20 Novembre 2008 à 0H00, mis à jour le 1 Avril 2019 à 13H30

Série Cinquante ans d'histoire
L'UQAM, qui célèbre son 50e anniversaire en 2019-2020, a déjà beaucoup d'histoires à raconter. La plupart des textes de cette série ont été originalement publiés de 2006 à 2017 dans le magazine Inter. Des notes de mise à jour ont été ajoutées à l'occasion de leur rediffusion dans le cadre du cinquantième.

La momie de l'UQAM et son sarcophage font partie de la collection léguée à l'UQAM par l'École des beaux-arts de Montréal.
Photo :François L. Delagrave

Ce n'est sans doute pas l'éternité qu'Hetep-Bastet avait imaginée. Depuis son arrivée au Québec, dans les années 1920, la momie de cette riche Égyptienne de la 26e dynastie, peut-être membre d'une caste de prêtres selon les hiéroglyphes qui ornent son sarcophage, a connu bien des aventures. Tour à tour objet de curiosité pour la science, vedette d'un film documentaire et pièce maîtresse d'une exposition d'art contemporain, elle s'est également retrouvée, à la fin des années 1960, en plein coeur d'une révolte étudiante. Fracassé par un étudiant en colère, son sarcophage fait aujourd'hui l'objet d'un minutieux travail de restauration en vue d'une exposition sur l'Égypte ancienne qui ouvrira ses portes en décembre prochain [le travail de restauration et l'exposition ont eu lieu en 2008], au Musée canadien des civilisations.

«C'est une pièce de grande qualité, affirme Matthew Betts, conservateur de l'exposition. À l'époque d'Hetep-Bastet, environ 600 ans avant J.-C., les sarcophages étaient souvent produits en série. Pas le sien. On le voit entre autres à la richesse des peintures et au fait que celles-ci couvrent tout le coffre, et non pas seulement le visage et les épaules, comme c'est souvent le cas.»

Lors de leur arrivée à Montréal, en 1927, la momie et son sarcophage font sensation. Des photos paraissent dans La Presse et La Patrie et les journaux racontent leur histoire. Suivant une pratique courante à l'époque, le directeur du Service des antiquités du Grand Musée du Caire a offert à un envoyé de l'École des beaux-arts de Montréal de prendre, parmi les doubles de sa magnifique collection, quelques objets de son choix : la momie et son sarcophage, ainsi que deux lions en pierre sculptée, qui, avec le reste de la collection d'oeuvres d'art de l'École, seront légués à l'UQAM lors de sa création, en 1969.

Suivant une pratique courante à l'époque, le directeur du Service des antiquités du Grand Musée du Caire a offert à un envoyé de l'École des beaux-arts de Montréal de prendre, parmi les doubles de sa magnifique collection, quelques objets de son choix.

En 1928, Hetep-Bastet se retrouve sur la table d'examen du Dr Léo Pariseau, radiologiste à l'Hôtel-Dieu, qui prononcera une conférence sous les auspices de la Société canadienne-française pour l'avancement des sciences, portant entre autres sur le fascinant procédé de momification. En 1997, un nouvel examen au scanner est pratiqué par le Dr Pierre Robillard, du même hôpital. On apprend alors qu'Hetep-Bastet aurait vécu environ 65 ans, un âge vénérable pour l'époque. Deux mois avant son décès, elle avait souffert d'une fracture au fémur gauche. Une mauvaise chute? «À cause de ses nombreux abcès dentaires, on lui a fait la réputation d'avoir un petit penchant pour la bière», mentionne avec un sourire l'archéologue Matthew Betts.

Le sarcophage a fait l'objet d'un minutieux travail de restauration en vue d'une exposition au Musée canadien des civilisations, en 2008.Photo: François L. Delagrave

Trônant pendant une bonne partie du siècle dans le hall de l'École des beaux-arts, la momie se retrouve au coeur de la tourmente quand l'École est occupée par ses étudiants, en octobre 1968. En 1969, dans un geste d'éclat, un étudiant renverse ce symbole de la tradition et du passé. Le coffre de verre qui renferme le sarcophage se fracasse sur le sol et le cercueil est sérieusement endommagé. Quant à la momie, sa tête est détachée du corps, ses pieds sont cassés ainsi que son épaule gauche.

C'est dans cet état que les précieux restes d'Hetep-Bastet arrivent à l'UQAM. Pendant des années, la momie demeure entreposée. Puis, en 1997, le cinéaste Claude Laflamme lui donne la vedette de son film, La République des beaux-arts. La malédiction d'une momie, qui raconte les événements de 1968/1969. En 2002, l'artiste d'origine arménienne Sarkis est invité à présenter une exposition à la Galerie de l'UQAM. Lors d'une visite à Montréal, Louise Déry lui montre les lieux, lui parle de la collection universitaire et, entre autres, de la momie. «Il avait déjà l'intention de faire quelque chose en relation avec la mort et l'immortalité, raconte la directrice de la Galerie. L'idée d'intégrer la momie à son installation s'est imposée.» L'exposition Sarkis. 2 600 ans après 10 minutes 44 secondes est présentée en septembre 2003.

Le restaurateur Ghislain Bérubé a été chargé de refaire une beauté à Hetep-Bastet.Photo: François L. Delagrave

Au printemps dernier [en 2008], le Musée canadien des civilisations recherche des momies et des sarcophages pour compléter une exposition prêtée par le Musée des beaux-arts de Boston sur les objets de la vie quotidienne de l'Égypte ancienne. Le sarcophage de l'UQAM est en piteux état - le coffre et son couvercle sont en plusieurs morceaux, les gougeons qui retiennent ensemble les éléments de la structure sont éclatés, la couche peinte est décollée en plusieurs endroits -, mais la qualité de la pièce est telle que les autorités du musée décident de procéder à sa restauration afin de pouvoir l'inclure dans leur exposition. C'est le restaurateur Ghislain Bérubé qui sera chargé de refaire une beauté à Hetep-Bastet. En tout, 10 semaines ont été consacrées à recoller la couche picturale, à réassembler les pièces de bois, à refaire les gougeons et à nettoyer les peintures.

La momie et son sarcophage seront exposés jusqu'en août 2009 avant de revenir à l'UQAM. Qu'aurait pensé Hetep-Bastet de se retrouver, 2 600 ans après sa mort, dans une grande exposition d'un musée canadien? «C'est la question que nous allons poser aux visiteurs, dit le conservateur Matthew Betts. Nous allons aussi inviter ceux qui le veulent à lire des prières d'offrandes pour les morts, car les Égyptiens croyaient que le fait de lire ces prières à voix haute prolongeait leur existence dans l'au-delà. C'est notre façon de participer à leur projet d'immortalité.»

Source:
INTER, magazine de l'Université du Québec à Montréal, Vol. 6, no 2, automne 2008.

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