Pas de vacances pour le grand patron de Transat

20 Novembre 2008 à 0H00

Série Tête-à-tête
Rencontre avec des diplômés inspirants, des leaders dans leur domaine, des innovateurs, des passionnés qui veulent rendre le monde meilleur.​

Il n'aime pas voyager. Il a peur de l'avion et dort mal quand il est à l'hôtel. Prendre du soleil l'ennuie. «Toaster 30 minutes d'un côté, 30 minutes de l'autre, ce n'est pas pour moi.» Cela n'a pas empêché Jean-Marc Eustache (B.Sp. économique, 75) de bâtir l'une des plus grandes multinationales du voyage. Au cours de l'année 2007, plus d'un million de voyageurs sont partis du Canada vers une destination soleil grâce à Transat et 351 000 sont allés bambocher en Europe.

Si vous voulez le contrarier, demandez-lui comment on se sent à la tête d'une compagnie aérienne. «Je ne suis pas président d'Air Transat, mais du groupe Transat», doit-il sans cesse préciser à ses interlocuteurs. «Même nos grands actionnaires se trompent parfois!» Parce que Transat, c'est beaucoup plus que des avions.

Dix-sept filiales font partie de la famille. Des voyagistes expéditifs, qui organisent des forfaits vacances aux quatre coins du monde, en partance du Canada, de la France et de la Grande-Bretagne. Des voyagistes réceptifs, qui s'occupent des services à destination, au Canada, en Grèce, au Mexique, en République dominicaine et en Floride. Les agences de voyages, dont plus de 400 au Canada et 69 en France. Une compagnie de services aéroportuaires qui voit à l'enregistrement des passagers, à la manutention des bagages et au nettoyage des avions à Montréal, Toronto et Vancouver. Et, enfin, Air Transat, avec ses 18 appareils Airbus A330 et A310.

«Avant toute chose, nous sommes un marchand de vacances et de rêve, dit le PDG. Les avions, on les a achetés plus tard, pour mieux servir cette mission.» En 2007, Transat s'est classée au 5e rang des grands voyagistes dans le monde, derrière des compagnies britanniques comme Thomas Cook et devant des françaises comme Club Med.

On est loin de l'agence de voyages pour étudiants Tourbec, où Jean-Marc Eustache a fait ses premières armes dans les années 1970. À l'époque, ce sympathisant marxiste-léniniste (!) a pour seule visée de faire voyager les étudiants au plus bas prix possible.

Mais quand il décide, quelques années plus tard, de lancer une nouvelle boîte avec ses acolytes de toujours, Philippe Sureau et Lina De Cesare, il vise aussi les profits!

Jean-Marc Eustache garde d'excellents souvenirs des années passées à monter son entreprise. «J'ai vécu le sentiment de bâtir quelques chose seulement deux fois dans ma vie : quand je me suis lancé en affaires et juste avant, pendant les années où j'ai étudié à l'UQAM.»

Un «trip» étudiant

Né en Algérie d'un père français et d'une mère italienne, Jean-Marc Eustache accoste au Québec en 1957. Son père est ingénieur civil et cadre pour une grande compagnie française. La famille s'installe pour quelques années, puis repart à la fin des années 1960. Celui qu'on appelle affectueusement le «pied-noir» choisit de rester derrière et de s'inscrire au programme de sciences économiques de l'Université de Montréal. «Il fallait entrer dans un moule, je m'y sentais à l'étroit», confie-t-il, comme si c'était hier. C'est alors qu'il entend parler d'une université «populaire» de l'autre côté de la montagne, ouverte sur la société, à l'image des jeunes. Lorsqu'il joint ses rangs en 1970, l'UQAM est en pleine ébullition. Il s'y sent tout de suite chez lui.

Le jeune étudiant a beau venir d'un milieu aisé, il doit se débrouiller seul pour vivre et payer ses études. Il travaille jusqu'aux petites heures comme portier dans les bars. Les vendredis matins, il dort littéralement sur son bureau. «Le prof est venu me voir pour me demander si son cours m'ennuyait. Je lui ai expliqué ma situation. Tout de suite, il a pris des mesures pour m'accommoder. Jamais on n'aurait vu ça ailleurs!»

Le PDG se prend d'enthousiasme quand il évoque ses années à l'UQAM. Les heures passées à flâner au pavillon Read, à discuter dans les cafés... à planifier des grèves. «J'en ai organisé deux!» raconte-t-il, encore fier de son coup. Le motif? Gratuité scolaire.

Quand Léo Dorais, premier recteur de l'UQAM, le voit arriver à la table des négociations, il n'en croit pas ses yeux. Il a devant lui un étudiant sérieux, après tout, impliqué à la Commission des études. Le PDG de Transat rit de bon coeur en racontant la scène. «Qu'est-ce que tu fais là, Eustache? Je pensais que les étudiants en économie et administration, ça ne faisait pas la grève. As-tu des problèmes à payer tes droits de scolarité? Je lui ai répondu : Non. C'est pour le principe! Dorais a fini par mettre les flics après nous et ça s'est terminé en queue de poisson, conclut-il en s'esclaffant. C'était une belle époque!»

Croit-il toujours à la gratuité scolaire? Silence radio pendant qu'il réfléchit à sa réponse. «Alors là, j'ai changé!», admet-il d'un nouveau rire tonitruant. «Je suis un peu plus à droite aujourd'hui, vous savez.»

Le bâton de pèlerin

Même si l'ancien étudiant a changé, l'attachement qu'il ressent envers son alma mater ne s'est jamais démenti. Il soutient depuis le début les activités de la Chaire de tourisme Transat. En 2006, quand on l'approche pour la présidence de la Fondation de l'UQAM, il n'hésite pas. Le PDG souhaite aider les étudiants à faire leur chemin et les professeurs à mener leurs travaux. «Je demande à voir des projets de recherche le plus souvent possible. Ça me motive. Je me dis : Il faut qu'on trouve l'argent pour financer ça. C'est important!»

Son rôle? «Tordre des bras.» En d'autres mots, solliciter les membres de son réseau pour les convaincre de faire des dons à la Fondation. Il se creuse aussi la tête pour trouver des façons de consolider le sentiment d'appartenance des Uqamiens. Un pari, admet-il. L'Université compte beaucoup d'étudiants de soir ou à temps partiel qui viennent chercher un diplôme, un point c'est tout. Ces étudiants ont moins tendance à s'attacher à leur institution que ceux qui la fréquentent à plein temps.

Quand il ne tord pas des bras pour la Fondation de l'UQAM, Jean-Marc Eustache s'occupe d'autres bonnes causes. Le PDG est connu dans le milieu des arts pour son implication au sein du conseil d'administration du théâtre Espace Go. Pourtant, il dit ne pas beaucoup aimer le théâtre. Encore moins lorsqu'il est expérimental. Or, l'Espace Go est justement issu de l'ancien Théâtre Expérimental des Femmes!

«Au départ, quand les filles sont venues me voir, je leur ai dit que je n'étais pas leur homme. Monsieur culture, chez Transat, c'est mon partenaire, Philippe Sureau. Elles m'ont dit que le côté artistique, elles l'avaient déjà. Ce qu'elles cherchaient, c'étaient des contacts, du cash. J'ai été séduit par leur passion, leur détermination. De façon générale, j'aime mieux travailler avec les femmes qu'avec les hommes. Elles sont plus à leur affaire.»

Pas de pilote automatique

Qu'il s'agisse de propulser une université dans l'avenir, de faire rayonner un théâtre ou de conquérir le monde du voyage à coup de forfaits tout inclus, les défis n'intimident pas cet Uqamien. Depuis le temps qu'on prédit que Transat va se faire avaler par un concurrent ou qu'un nouveau joueur va lui damer le pion, il en a vu venir. «Je les ai pratiquement tous vus mordre la poussière», dit-il.

Ce qui ne veut pas dire que le soleil brille tous les jours pour Transat. L'année 2001 a été particulièrement éprouvante pour son président. En août, il a eu des sueurs froides quand le téléphone l'a réveillé en plein milieu de la nuit pour l'aviser qu'un de ses avions planait en direction des Açores, sans carburant. Il aurait pu y avoir 300 morts.

Le 11 septembre, quelques semaines après la prouesse du commandant Robert Piché, une nouvelle crise éclatait. Du jour au lendemain, les ventes tombèrent à zéro. Le 24 septembre, Transat annonçait une réduction de 35 % de sa capacité de vol et 1 300 mises à pied.

Aujourd'hui, c'est la hausse du prix du carburant qui donne des maux de tête à Jean-Marc Eustache. Qu'à cela ne tienne. Il est prêt à travailler d'arrache-pied pour assurer l'avenir de sa compagnie. «On a créé des jobs, on a des actionnaires, on a une responsabilité. C'est aussi une question de fierté. Quand je vais quitter l'entreprise, je veux qu'elle soit en bonne santé.»

Le grand patron est reconnu pour être un travailleur acharné. «Je n'ai pas eu de vie», laisse-t-il tomber, sans regret apparent. «J'ai tout investi dans ma compagnie.» Ayant souffert d'un père absent, il n'a jamais eu d'enfants. Quand on insiste pour savoir ce qu'il fait de ses moments de détente, il réfléchit longuement. «Je lis... Je travaille.» Ce n'est pas une punition, assure-t-il. Au bureau, il se sent comme à la maison. «Je pourrais venir travailler en pantoufles.»

Il réfléchit tout de même à la vie après Transat. «J'ai 60 ans, il faut savoir céder sa place.» Que fera-t-il à la retraite? «Bonne question! Je pourrais rester président du conseil de Transat. Je pourrais m'impliquer au sein de divers conseils d'administration. La vie m'a très bien traité et, aujourd'hui, il est temps de redonner.» Chose certaine, il n'ira pas se planter les orteils dans le sable!

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