Un art pour n'importe qui

27 Octobre 2008 à 0H00

Son oeuvre la plus récente, À portée de souffle, est une installation interactive qui invite le spectateur à souffler dans un téléphone portable pour animer des images sur un écran d'affichage public. On y voit un homme et une femme reliés par la rencontre des bulles de leur gomme à mâcher qu'ils gonflent à l'unisson, au rythme de leur respiration. Une respiration provoquée par le souffle même du spectateur. Ce dispositif souligne autant la portée que la fragilité des liens que nous tissons à l'aide des télécommunications.

Il fait aussi allusion, ironiquement, aux stratégies publicitaires incitant le consommateur à s'abonner à des services téléphoniques toujours plus nombreux pour combler le besoin d'être en contact avec les autres, dit son concepteur, Jean Dubois.

Artiste multidisciplinaire et professeur à l'École des arts visuels et médiatiques, Jean Dubois est membre d'Hexagram, l'Institut de recherche et de création en arts et technologies médiatiques. Plusieurs de ses oeuvres ont été exposées à l'étranger, notamment aux États-Unis, en Europe, au Brésil, en Chine et au Japon. Depuis une dizaine d'années, il crée des installations interactives qui intègrent le corps du spectateur afin de produire des rencontres avec des personnages ou des environnements fictifs. «L'interactivité m'intéresse parce qu'elle permet d'interroger et de représenter les rapports intersubjectifs à travers des dispositifs technologiques», explique Jean Dubois.

L'art du toucher

Dans notre culture occidentale, où dominent la vue et l'ouïe, peu d'oeuvres d'art privilégient le toucher, rappelle le professeur. Mais dans le domaine des arts médiatiques, l'interactivité suppose souvent une activité tactile - appuyer sur un bouton, taper sur un clavier ou manipuler une souris d'ordinateur. En utilisant la technologie des écrans tactiles pour établir un rapport plus direct avec le spectateur, Jean Dubois cherche à revaloriser le corps, lieu d'où naissent le langage et la communication. Certaines de ses œuvres convient le spectateur à effleurer ou toucher le corps d'un personnage en caressant la surface d'un écran, le plongeant ainsi dans un contexte d'intimité. «Un écran tactile est à la fois un capteur et un émetteur, comme la peau, souligne l'artiste. Si on peut regarder sans être vu et écouter sans être entendu, on ne peut pas toucher sans être touché.»

Le jeune créateur explore le potentiel esthétique et poétique des nouveaux rapports entre les corps, les lieux publics et les technologies de communication. Il porte un regard critique sur l'explosion des communications en réseau (courriels, clavardage, Facebook) qui, selon lui, ont engendré un type particulier d'espace public marqué par le caractère instantané des échanges et la multiplication des occasions de socialisation, sans que les individus aient à s'exposer physiquement. Étrangement, ajoute-t-il, ces échanges sont souvent filtrés par l'usage de pseudonymes et de fausses identités, comme si la promiscuité électronique nécessitait la protection de l'intimité personnelle. «Difficile de savoir si la médiation technologique nourrit ou apaise notre besoin d'entrer en relation avec autrui. Chose certaine, dit le professeur, elle n'en garantit pas la qualité, ni la profondeur.»

Avec Lynn Hughes, professeure à l'Université Concordia, Jean Dubois a fondé en 2001 Interstices, un groupe de recherche et de création qui s'intéresse aux interfaces et aux environnements interactifs. Ils ont aussi organisé l'exposition Coefficients d'intimité, tenue récemment au Centre Oboro, à Montréal. Des étudiants et des professeurs-créateurs de l'UQAM et de Concordia y présentaient des oeuvres animées par une même volonté, soit de créer des espaces intimes à l'aide de technologies permettant de capter la présence et les mouvements du spectateur.

«Je fais le pari de pratiquer un art pour n'importe qui, conclut Jean Dubois, parce que n'importe qui peut manipuler mes oeuvres sans avoir besoin de posséder un code particulier pour les apprécier.»

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