Chasseur de connaissances

20 Avril 2009 à 0H00

Série Tête-à-tête
Rencontre avec des diplômés inspirants, des leaders dans leur domaine, des innovateurs, des passionnés qui veulent rendre le monde meilleur.​

Il est certainement l'un des philosophes les plus souvent interviewés au Québec. Parmi nos intellectuels, il est de la trempe des Charles Taylor et Gérard Bouchard, qui l'ont d'ailleurs invité à siéger au comité conseil de la Commission sur les accommodements raisonnables, qu'ils présidaient à l'automne 2007. Défenseur du nouveau programme d'éthique et culture religieuse enseigné dans les écoles du Québec, ce platonisant réputé internationalement et traducteur du grand philosophe s'intéresse également, dans ses temps libres, à l'art et à la musique. Il y a deux ans, son essai Partita pour Glenn Gould, consacré au célèbre virtuose, remportait le Grand Prix du livre de Montréal, en plus du prestigieux prix de la revue Études françaises, qui compte parmi ses lauréats passés des figures telles que Gaston Miron et Pierre Vadeboncoeur.

Aujourd'hui «professeur émérite» du Département de philosophie, - un titre réservé à quelques membres retraités du corps professoral en reconnaissance de leur contribution au rayonnement de l'université -, Georges Leroux (B.Sp. sciences religieuses, 72) fait pour ainsi dire partie de l'histoire de l'UQAM. «J'avais 22 ans et pas encore de doctorat quand j'ai ai été embauché, raconte le professeur. Je dois toute ma carrière à l'UQAM qui, non seulement m'a recruté, mais m'a permis de compléter mes études doctorales à Paris grâce à une bourse de perfectionnement.»

En 1969, quand l'UQAM est créée, Georges Leroux enseigne la philosophie chez les Jésuites, au Collège Sainte-Marie de Montréal, où il a lui-même fait ses études classiques. Ce collège deviendra, avec les écoles normales de Montréal et l'École des beaux-arts, l'une des trois constituantes de l'UQAM. Comme on manque cruellement de professeurs diplômés, Georges Leroux, à l'instar de plusieurs de ses collègues, est embauché sous réserve de terminer le doctorat qu'il a commencé à l'Université de Montréal. Il soutiendra sa thèse (sur la métaphysique néo-platonicienne) en 1977, après des études à l'École pratique des Hautes Études de Paris, sous la direction d'un grand maître, Pierre Hadot.

Une période effervescente

«Jeune, j'étais très tourné vers le monde des livres, dit Georges Leroux. Mon engagement sur la place publique est venu plus tard.» À la fin des années 60 et dans les années 70, le jeune prof de philo est pourtant aux premières loges pour assister à l'effervescence idéologique, politique et culturelle dans laquelle est plongée la naissante et tumultueuse Université du Québec à Montréal. «C'était une période d'ébullition extraordinaire, confirme-t-il avec un sourire. L'idée révolutionnaire du premier recteur, Léo A. Dorais, de faire participer les étudiants à la gestion des affaires universitaires, on prenait ça très au sérieux au Département de philo.»

L'une des pires crises que l'UQAM ait traversées au cours de ses premières années a été déclenchée par les étudiants de philosophie, rappelle Georges Leroux. En révolte contre le corpus dépassé de la philosophie néothomiste qu'on continuait de leur imposer, ceux-ci ont réclamé - et obtenu! - la tête de leurs professeurs. Le Département a été congédié en bloc. Seuls les professeurs qui s'accordaient avec la philosophie participative de l'université ont été épargnés, dont le jeune Leroux...

«Il est un peu ironique que ce soit moi, un spécialiste des auteurs anciens, qui vous raconte cela», dit le philosophe. Membre d'un département résolument orienté vers les idées neuves et la philosophie contemporaine (un département qu'il dirigera d'ailleurs pendant deux mandats), Georges Leroux a, en effet, consacré sa carrière à revivifier une discipline éminemment classique, l'étude de la langue et de la philosophie grecques. Et ses cours ont toujours compté parmi les plus fréquentés du département!

De sa longue expérience de l'enseignement, le philosophe garde de précieux souvenirs. «J'ai beaucoup aimé la salle de classe, un lieu de rencontre et de stimulation extraordinaire, dit-il. On a du professeur l'image de quelqu'un qui sait des choses et qui les transmet. Mais ce n'est qu'une petite partie de la vérité, car le professeur doit constamment être en chasse des nouvelles connaissances dont ses étudiants ont soif.»

Professeur et étudiant

En plus d'avoir été l'un de ses premiers enseignants, Georges Leroux a également fait partie des premières cohortes de diplômés de l'UQAM. «Comme je suivais par plaisir les cours de Raymond Bourgault, un de mes anciens professeurs du Collège Sainte-Marie qui s'intéressait à l'anthropologie des religions primitives, on m'a offert de m'inscrire au programme de sciences religieuses», explique-t-il. Tout en demeurant un spécialiste de la tradition néoplatonicienne, le professeur a conservé une passion pour l'histoire des religions qui explique son engagement actuel en faveur du programme d'éthique et culture religieuse, qu'il a contribué à élaborer. «Je suis convaincu, dit-il, de la nécessité de connaître les croyances et les rituels des autres pour comprendre le monde. Et je ne veux pas que mes petits-enfants soient complètement ignorants des grands récits qui fondent notre propre culture. Comme l'a dit le Français Régis Debray, il est inacceptable qu'un jeune qui entre dans un musée soit incapable de reconnaître les personnages dans un tableau de la Nativité!»

Georges Leroux est un helléniste reconnu, auteur chez Garnier Flammarion d'une nouvelle traduction commentée de La République de Platon, le dialogue le plus volumineux du philosophe. En acceptant ce contrat de son ami Luc Brisson, le traducteur était conscient de l'aspect titanesque de la tâche à accomplir, mais il mesurait mal le temps qu'il allait devoir y consacrer. Il a finalement travaillé pendant 10 ans aux 800 pages de «sa» République. Publiée pour la première fois en 2002, l'œuvre a été rééditée en 2004 et sert de référence dans la majorité des lycées et universités de France. Une version allégée de ses nombreuses notes historiques a été publiée à 475 000 exemplaires en collaboration avec le journal Le Monde et une autre vient tout juste de paraître dans le Platon en un seul volume des Éditions Flammarion.

Amoureux du grec ancien, Georges Leroux a collaboré avec sa collègue Janick Auberger, du Département d'histoire, à remettre l'enseignement de cette langue au programme de l'université. Ensemble, ils ont aussi organisé des voyages d'études en Grèce, puis, en 2005, il a mis sur pied avec Gilles Coutlée, du Département des communications, l'École d'été de Molyvos. Chaque été, des étudiants peuvent s'inscrire à un séjour d'études pour découvrir la civilisation grecque dans le cadre enchanteur de l'île de Mytilène. «J'ai toujours considéré que j'avais une dette à l'endroit de mes étudiants, qui venaient souvent de milieux culturellement plus pauvres que le mien, explique le philosophe. Pour m'acquitter de cette dette, j'ai voulu leur transmettre la culture que j'avais reçue.»

Sur la place publique

Pour assurer la transmission de notre héritage culturel, Georges Leroux ne s'est pas contenté de son rôle de professeur. Pendant 10 ans, il a coanimé avec Jean Larose l'émission Passages, sur les ondes de Radio-Canada FM, une émission de réflexion où les invités tentaient de construire des ponts entre les idées et les événements. En plus de ses publications savantes, le philosophe signe régulièrement des articles dans les journaux et les revues. Esthète autant que penseur, il a rédigé, au fil des années, de nombreux catalogues pour des amis artistes. Il a ainsi publié, avec Louise Déry, une réflexion sur le sens du monument comme témoin de la mémoire universelle à partir de l'œuvre de Dominique Blain, dans un livre que la Galerie de l'UQAM consacrait à l'artiste en 2004. À l'automne 2007, il s'est même fait conseiller dramaturgique pour l'adaptation théâtrale de L'Iliade d'Homère, par Alexis Martin, au Théâtre du Nouveau Monde.

Quand il a pris sa retraite, en 2006, Georges Leroux s'est vu offrir d'écrire un livre sur un sujet de son choix. Il a choisi Glenn Gould. Ni biographie ni œuvre musicologique, cet essai qui confine à la psychanalyse constitue plutôt un portrait spirituel et moral de ce pianiste entièrement dédié à son art. Publié aux Presses de l'Université de Montréal, le livre suscite beaucoup de réactions. «Chaque semaine, je reçois des courriels de personnes qui l'ont lu, confie l'auteur. Mes lecteurs m'ont révélé tellement de choses inédites sur Gould que je devrai réécrire mon dernier chapitre pour la version anglaise de l'ouvrage», à paraître prochainement chez McGill-Queens.

Engagé dans mille et un projets (chez lui, la retraite demeure un concept tout théorique), Georges Leroux continue de s'intéresser à l'avenir de l'université. «Nous devons avoir les standards les plus élevés pour soutenir la recherche», affirme-t-il, tout en ajoutant que la poursuite du savoir, aussi noble soit-elle, ne se suffit pas à elle-même. «En tant qu'universitaires, nous avons aussi un rôle critique. Le savoir des experts ne doit pas rester confiné à l'intérieur de l'université.»

Georges Leroux s'implique en ce moment dans le dossier de Noir Canada, cet ouvrage qui dénonce les agissements de compagnies minières canadiennes dans les pays africains. Les auteurs, de jeunes chercheurs, sont poursuivis par l'une des entreprises visées, qui a cherché à empêcher la publication de l'ouvrage. «Si ces chercheurs étaient restés dans leurs think tanks universitaires, il n'y aurait jamais eu de débat public sur les mines canadiennes dans le monde, dit le philosophe. Que ce soit dans le domaine de la gestion de l'eau ou des forêts, des politiques fiscales ou de la liberté intellectuelle, les universitaires doivent exercer un rôle de vigilance par rapport aux enjeux sociaux. À ce chapitre, l'UQAM possède une longueur d'avance, car elle a une tradition d'experts qui sont aussi des intellectuels responsables. Elle doit la maintenir.»

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