Homophobe, le milieu scolaire québécois?

23 Mars 2009 à 0H00

En 1969, le «bill omnibus» décriminalisait l'homosexualité. En 2005, le Canada était le quatrième pays au monde à reconnaître le mariage entre conjoints de même sexe. Si l'égalité juridique a progressé en 40 ans, les mentalités n'ont pas évolué au même rythme. Le milieu scolaire est l'un des domaines où l'homophobie reste très présente.

Les études semblent confirmer que le phénomène de l'homophobie atteint son point culminant à l'école secondaire. Line Chamberland, sociologue et professeure associée à l'Institut de recherches et d'études féministes (IREF), dirige, depuis 2007, une vaste recherche sur l'homophobie à l'école secondaire et au cégep.

Son équipe est composée de Gilbert Émond, Concordia; Danielle Julien, UQAM; Joanne Otis, UQAM; Bill Ryan, McGill et de nombreux adjoints de recherche, dont Michael Bernier et Gabrielle Richard, tous deux de l'UQAM.

D'une durée de trois ans, la recherche est subventionnée par l'Action concertée du Programme de recherche sur la persévérance et la réussite scolaires, le Fonds québécois de recherche sur la société et la culture (FQRSC), le ministère de l'Éducation, du Loisir et du Sport et le Conseil de la recherche en sciences humaines (CRSH).

L'homophobie touche tout le monde

Les résultats préliminaires d'un des volets de la recherche réalisée auprès d'une centaine d'élèves de trois écoles secondaires sont surprenants. Ils montrent que près du tiers des répondants seraient victimes d'insultes ou de violence physique à caractère homophobe. Plus étonnant encore : ils révèlent que le phénomène de l'homophobie à l'école ne touche pas que les jeunes gais et lesbiennes. «Nous avons été surpris de constater que l'homophobie concerne également des jeunes qui ne sont pas homosexuels, mais qui sont perçus comme tels parce qu'ils sont différents. Elle atteint aussi leurs amis, leurs frères et sœurs et les jeunes dont les parents sont homosexuels», souligne la chercheuse.

L'autre volet de la recherche concerne le niveau collégial. L'équipe de Mme Chamberland est la première à aborder le sujet de l'homophobie dans ce milieu. Une enquête a été menée auprès de 1 844 étudiants dans 26 cégeps de Montréal, de Québec et en région. L'analyse des résultats et du contenu des discussions de groupes permet de voir si le phénomène de l'homophobie, identifié à l'école secondaire, persiste au collège.

À première vue, l'homophobie au cégep est beaucoup plus marginale qu'au secondaire. Ainsi, parmi les 1844 répondants à un questionnaire mesurant les attitudes et les perceptions face à l'homosexualité, seulement 82 (4,5 %) ont dit être victimes d'au moins un incident homophobe. Les deux tiers des étudiants se définissent comme hétérosexuels et 35 % comme gais, lesbiennes, bisexuels ou en questionnement. «Il est important de préciser, dit Mme Chamberland, que le risque est plus élevé pour ceux qui s'identifient comme lesbiennes ou gais. Parmi les jeunes non-hétérosexuels, 24 % ont déjà été victimes de gestes homophobes. Parmi les hétérosexuels, seulement 3 % l'ont été.»

Il demeure que les deux tiers des jeunes collégiens victimes d'incidents homophobes se définissent comme hétérosexuels. «Ils ont été intimidés parce qu'on les a perçus comme gais ou lesbiennes ou parce qu'ils étaient différents ou encore on a voulu les insulter ou les humilier», note Line Chamberland. Les mots «gai», «tapette», «fif», «lesbienne», «homosexuel» sont des termes injurieux, utilisés pour disqualifier et rabaisser. «À l'adolescence, à l'époque où l'identité se construit, les gais et les lesbiennes sont des figures de distanciation que l'on dénigre pour mieux se valoriser, explique la chercheuse.

Comme une cloche qui résonne

Certains étudiants gais et lesbiennes ont tendance à idéaliser le cégep. Ils ont une vision très positive de l'ouverture de leur nouveau milieu d'étude à l'égard de l'homosexualité. Or, il suffit souvent de peu pour raviver les blessures du secondaire (une affiche déchirée, un comptoir faisant la promotion d'une activité homosexuelle évitée par les hétérosexuels, etc.) «Un étudiant a utilisé l'image d'une cloche qui résonne, pour décrire ce qu'il avait ressenti quand un événement avait réveillé en lui les souvenirs de son passage au secondaire.» L'homophobie au cégep est loin de la stigmatisation et de la violence vécues au secondaire. Souvent, les jeunes gais et lesbiennes ne se sentent pas suffisamment en confiance et en sécurité pour agir librement et pour «sortir du placard», selon l'expression consacrée.

À terme, cette recherche cherchera à dresser un portrait de l'homophobie dans les établissements du secteur public de niveau secondaire de 2e cycle et de niveau collégial. Elle examinera l'impact des expériences de victimisation vécues par des jeunes sur leur cheminement scolaire. Finalement, elle identifiera et diffusera des pratiques d'intervention, afin de créer des environnements sécuritaires pour les étudiants des deux niveaux.

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