Hypersexualisation ou moralisation?

8 Septembre 2009 à 0H00

«Combien de fois avez-vous pratiqué la sodomie au cours de la dernière année? Et avec combien de partenaires?» Ce type de questions, qui faisait partie d'un sondage récent de Statistique Canada sur les pratiques sexuelles des adolescents, montre combien la sexualité des jeunes est devenue un objet d'inquiétude, affirme Ève Paquette, jeune professeure au Département de sciences des religions.

Depuis le début des années 2000, la sexualité des ados au Québec représente un enjeu moral fort médiatisé, observe la chercheuse. «Plusieurs sexologues et éducateurs, ainsi que les médias, tiennent un discours qui, à travers la description des comportements sexuels des jeunes, définit les normes devant guider les usages appropriés du corps. Ce discours s'inscrit dans l'ensemble des mécanismes qui délimitent, dans notre société, les frontières entre l'acceptable et l'inacceptable, entre le bien et le mal.»

Même si les sociétés occidentales prétendent avoir aboli plusieurs tabous durant les années 60 et 70, les interdits en matière de sexualité existent toujours, soutient Ève Paquette. «Les interdits à l'égard des jeunes reposent surtout sur des considérations psychologiques et médicales qui ont pris la relève du discours religieux. Dans une brochure gouvernementale destinée aux éducateurs, l'intimité est définie comme un rapport de confiance et d'affection procurant une sensation de bien-être... au sein d'une relation hétérosexuelle et monogame!»

Internet, lieu de corps-ruption

Ève Paquette a analysé deux reportages diffusés en 2000 et 2003 dans le cadre de l'émission Enjeux sur les ondes de Radio-Canada. Ceux-ci auraient contribué, dit-elle, à redéfinir la problématique de la sexualité adolescente et suscité la publication d'études sur les dangers d'Internet. Le premier, intitulé «Les jeunes à l'école du sexe», claironne que les adolescents n'apprennent pas la sexualité à l'école ou dans leur famille, mais avec leurs copains sur Internet. On y pointe du doigt le clavardage à caractère sexuel, la consommation gratuite de matériel pornographique et la présence de prédateurs sexuels. L'émission rappelle également que la sexualité est omniprésente dans l'univers des ados et que leurs relations sexuelles sont de plus en plus précoces.

Dans le second reportage, «Ado Porno.com», les jeunes sont présentés comme des êtres innocents et vulnérables, inconscients des conséquences de leurs gestes et de l'image qu'ils projettent. Le thème d'une sexualité adolescente étrangère à l'univers des adultes et se vivant dans le secret apparaît de manière exacerbée. Les visages et les voix de ceux qui livrent un témoignage sont d'ailleurs brouillés et modifiés afin de préserver l'anonymat.

Selon plusieurs parents et certains experts, Internet serait un espace de perdition et une source de traumatismes potentiels, souligne Ève Paquette. «Le Web est perçu comme un lieu où la subjectivité des ados est susceptible d'être corps-ruptible, comme s'ils risquaient d'être contaminés à la vue d'images sexuelles et ne pouvaient plus, dès lors, établir des relations affectives saines, basées sur le respect. On appelle ça l'imaginaire de la souillure.»

Hypersexualisation : un discours conservateur

La jeune chercheuse ne partage pas les inquiétudes de ceux et celles qui dénoncent le phénomène de l'hypersexualisation et ses risques pour la santé mentale et physique des adolescents. «Je ne mets pas en doute leur préoccupation pour le bien-être des jeunes, mais je questionne leur discours, parfois alarmiste et conservateur, qui déplore que les ados ne prennent pas le temps de découvrir la beauté de l'amour, qui les met constamment en garde contre toutes sortes de dangers et qui perçoit leur corps comme quelque chose de sacré. Ainsi s'ébauche le domaine moral de la sexualité adolescente, tributaire des valeurs actuelles des adultes, où se concentrent plusieurs des préoccupations sociales touchant la nature des relations humaines dans un monde d'hyperconsommation et de marchandisation.»

Ève Paquette estime que nous avons trop tendance à sous-estimer les jeunes et à ne pas les écouter. Sont-ils aussi fragiles qu'on le prétend en matière de sexualité? «Je crois plutôt que la plupart connaissent les limites à ne pas franchir et qu'ils ne sont pas prêts à dire que tout devrait être permis.»

PARTAGER