Un Québécois chez Google

16 Novembre 2009 à 0H00

Série Tête-à-tête
Rencontre avec des diplômés inspirants, des leaders dans leur domaine, des innovateurs, des passionnés qui veulent rendre le monde meilleur.​

Patrick Pichette est heureux. Depuis plus d'un an, il habite Silicon Valley, le centre du monde pour un crack des télécommunications. En tant que premier vice-président et chef de la direction financière de Google, il contribue à définir les stratégies d'affaires de l'une des firmes les plus en vue de la vallée. Dans la presse économique, on le considère comme le numéro quatre de la multinationale. «Chez Google, il n'y a pas de telle hiérarchie», tient-il à préciser en faisant allusion à la culture d'entreprise décontractée qui règne à Mountain View, où la firme a son siège social. «Mais disons que j'ai la chance de faire partie du comité exécutif avec Sergey Brin et Larry Page, les deux fondateurs, et le président, Eric Schmidt.»

Pas mal pour un gars qui avait abandonné ses études après le cégep pour aller travailler dans le bois en Colombie-Britannique! Depuis qu'il a décidé de s'inscrire à l'UQAM, en 1985, le diplômé de l'ESG (B.A.A., 87) a parcouru tout un bout de chemin. Après un bac complété à fond de train en deux ans et demi, c'est à la très prestigieuse université Oxford, en Angleterre, qu'il a fait ses études de maîtrise, grâce à une bourse Rhodes. L'étudiant québécois joignait ainsi le club sélect des boursiers Rhodes, qui compte des personnalités telles que Bill Clinton, l'ancien président des États-Unis, et Paul Gérin-Lajoie, le premier ministre de l'Éducation du Québec. C'est là aussi qu'il a rencontré sa femme, une Américaine d'origine avec qui il a aujourd'hui trois enfants.

Objectif : exceller

«Quand j'ai commencé mes études à l'UQAM, mon objectif était d'exceller pour disposer ensuite d'un maximum d'options, raconte le gestionnaire. Cela a été déterminant pour ma carrière. C'est grâce à l'excellence de mon dossier universitaire que j'ai pu soumettre ma candidature pour des bourses, obtenir la bourse Rhodes, et ainsi de suite.»

Avant de devenir vice-président principal chez Google, Patrick Pichette était déjà, à 45 ans, président de l'exploitation de Bell Canada, le géant canadien des communications. Avant cela, il avait travaillé pour Sprint Canada et conseillé des P.D.G. dans le domaine des télécommunications pour le compte de McKinsey, la firme de consultants qui compte parmi ses clients les entreprises les plus puissantes du monde.

«J'ai toujours voulu travailler dans des industries qui créent l'avenir, dit le gestionnaire. J'aime la liberté que cela procure. Dans des domaines plus traditionnels comme les mines ou les pâtes et papier, le degré de liberté lié à la structure de l'industrie est forcément plus limité. »

Chez Google, l'innovation fait partie des principes de base de l'entreprise, note Patrick Pichette. C'est la raison d'être de cette firme, qui s'est donné pour plan stratégique de créer des produits qui vont transformer les technologies de communication. «Ici, on fonctionne selon un modèle 70-20-10 : 70 % du temps de chacun est voué à sa tâche principale dans l'entreprise, 20 % est axé sur tout ce qui est adjacent à sa tâche et le 10 % qui reste est réservé pour l'exploration. Pour penser, pour créer.»

Investir dans l'innovation

En avril dernier, tout le gratin montréalais des affaires s'était réuni pour entendre la nouvelle Webstar du Québec prononcer une conférence devant la Chambre de commerce du Montréal métropolitain. Son message : pour faire face à la crise économique, une entreprise doit non pas sabrer dans la recherche et le développement technologique, mais, au contraire, investir dans l'innovation. «Chez Google, nous continuons à soutenir pleinement nos projets d'innovation parce que nous regardons à long terme», dit-il.

«Dans tous les domaines, il faut prendre la mesure des forces qui sont à l'œuvre et les embrasser», soutient le gestionnaire. Selon lui, les entreprises canadiennes ont d'ailleurs tout intérêt à miser davantage sur Internet si elles veulent profiter de la relance. «Internet et la téléphonie cellulaire sont en train de modifier profondément nos comportements, souligne-t-il. Il est inutile de nier ces changements ou d'essayer de les ralentir. La technologie, une fois que tu l'as inventée, tu ne peux pas la remettre dans sa boîte.»

Il faut apprendre à reconnaître et à gérer les conséquences néfastes d'Internet, admet le financier de Google. Mais la révolution technologique que nous sommes en train de vivre est également synonyme d'un nombre infini de nouvelles possibilités. Comment chaque entreprise peut-elle adapter ses stratégies à une société formée d'individus extrêmement mobiles et équipés de mini-ordinateurs superpuissants? Comment peut-elle tirer avantage de cette évolution? Ce sont les questions qu'un dirigeant doit se poser. «Google est présent dans cet environnement, dit le gestionnaire, mais c'est un domaine ouvert à tous. Tout le monde a accès au développement sur Internet. Il suffit d'en profiter.»

Une fortune de près de 18 milliards

En tant que grand argentier de Google, Patrick Pichette gère une fortune de près de 18 milliards de dollars. Il est responsable de s'assurer que les investissements suivent une bonne trajectoire et de veiller à la saine gestion des finances d'un empire qui compte plus de 20 000 employés. Mais ce qui lui plaît le plus à Mountain View, c'est son rôle au sein du comité de direction et la possibilité qui lui est donnée de s'impliquer directement dans des projets de développement.

Il n'en dira pas plus sur les dossiers qu'il supervise (il est tout à fait contraire à la culture de Google de révéler des informations stratégiques), mais le premier vice-président est intarissable sur la qualité de son environnement de travail. «Toute la Silicon Valley est un paradis pour les communications, la recherche, la technologie, dit-il avec enthousiasme. La tolérance au risque est extraordinaire et les innovations se nourrissent les unes les autres. Les gens se préoccupent de l'environnement, de la santé, ils veulent changer le monde.»

Chez Google, on ne lésine pas sur les moyens pour augmenter le bien-être des employés et stimuler leur créativité. Ces derniers ont droit à un centre sportif, une piscine, des massages gratuits, des petits plats équilibrés trois fois par jour et des jus frais biologiques toute la journée! Ils peuvent amener leur chien au bureau s'ils le veulent, n'ont aucune obligation de porter tailleur ou cravate et sont invités à discuter avec les patrons tous les vendredis après-midi lors des réunions hebdomadaires.

C'est parce qu'il cherchait un compromis entre les mathématiques et les sciences humaines que Patrick Pichette a choisi de s'inscrire en sciences de l'administration à l'UQAM. Pas un mauvais choix, si l'on considère où ses études l'ont mené. Mais il affirme aujourd'hui avoir fait ses études «à l'envers». «On devrait d'abord obtenir une formation plus générale, comme les Américains qui suivent d'abord une formation en liberal arts, et ensuite se spécialiser dans un domaine comme les affaires. Moi, j'ai fait le contraire.» À Oxford, il s'est «payé le luxe» d'étudier la philosophie politique et économique, ingurgitant des lectures en anglais du XVIe et du XVIIe siècles. «Le niveau intellectuel était très élevé», commente celui dont toute la carrière, par la suite, a été marquée par le goût du travail intellectuel allié à un sens inné du leadership.

S'il jouit toujours autant, après plus d'un an, de l'atmosphère électrisante de Silicon Valley, Patrick Pichette reste profondément attaché au Québec. C'est à son chalet de Montebello qu'il a passé une partie de ses vacances l'été dernier. «Au Québec, il y a la beauté des grands espaces, la famille, la chasse, la pêche, et j'ai toujours beaucoup de plaisir à m'y retrouver, dit-il. Mais le Québec est petit. Aujourd'hui, nos possibilités sont planétaires, alors il faut penser à l'échelle planétaire. Quand on a de grandes aspirations, il ne faut pas se limiter.»

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