Au nom du père

22 Mars 2010 à 0H00

Est-il possible qu'après des années de mystères, de harcèlement, de peur et d'angoisse, la justice finisse tout de même par triompher? C'est ce qu'espère Me Bernard Duhaime, professeur au Département des sciences juridiques et directeur de la Clinique internationale de défense des droits humains de l'UQAM (CIDDHU), qui a participé en février dernier à une audience devant la Cour interaméricaine des Droits de l'Homme, à San José, au Costa Rica.

L'histoire est celle de Florencio Chitay Nech et de sa famille. La trame de fond : le Guatemala, au début des années 1980. La guerre civile fait rage depuis plusieurs années entre le régime militaire au pouvoir et la guérilla. «À l'époque, tous les opposants politiques étaient perçus comme des ennemis, y compris les communautés autochtones des régions éloignées de la capitale, que l'on soupçonnait de soutenir les guérilleros en leur offrant abri et nourriture», explique Bernard Duhaime. Une politique de la «terre brûlée» est mise en application par le régime militaire. Des centaines de villages sont complètement rasés et 200 000 personnes sont massacrées, pour l'immense majorité des Mayas. Des milliers de personnes disparaissent, 45 000 manquent toujours à l'appel aujourd'hui.

C'est durant cette période qu'une petite communauté du Département de Chimaltenango, dans le sud-ouest du pays, élit un conseil municipal composé d'une majorité d'autochtones, une première au Guatemala. Mais le maire de ce conseil et son suppléant désigné sont enlevés par le régime au pouvoir. C'est alors le conseiller élu Florencio Chitay Nech qui est promu maire. «M. Chitay Nech possédait une ferme, du bétail et s'occupait d'une petite coopérative, précise Me Duhaime. Perçu comme un leader naturel dans sa communauté, il est rapidement devenu une cible pour les militaires, qui l'ont harcelé et menacé, à tel point qu'il a dû quitter le village pour s'installer dans la capitale, Ciudad Guatemala. Sa famille a perdu toutes les terres qu'elle possédait et a dû vendre des tortillas sur le bord de la route pour survivre.»

Mais les menaces se poursuivent et, en avril 1981, Florencio Chitay Nech est enlevé en plein jour dans la capitale. La famille porte plainte à la police, mais rien n'est fait. Pire, les fils de M. Chitay Nech continuent de recevoir des menaces et d'être harcelés pendant de nombreuses années.

Devant les tribunaux

En mars 2005, la famille Chitay Nech décide de déposer une plainte à la Commission interaméricaine des Droits de l'Homme (CIDH). «La CIDH prend acte des causes qui ont épuisé préalablement tous les recours nationaux, ce qui est le cas ici, explique Me Duhaime, qui oeuvrait à cette commission avant de se joindre à l'UQAM. Elle a le pouvoir d'amorcer un recours contre un pays à la Cour interaméricaine des Droits de l'Homme, après avoir formulé ses recommandations.»

L'été dernier, l'avocate de la famille Chitay Nech, Me Astrid Odete Escobedo Barrondo, qui travaille bénévolement et a investi de sa poche pour défendre cette cause avec l'aide d'un collègue mexicain et d'étudiants en droit d'une université guatémaltèque, a demandé à Bernard Duhaime et à la CIDDHU de lui donner un coup de main. «J'ai regroupé des anciens étudiants de la CIDDHU pendant l'été et puis deux groupes d'étudiants de la clinique à l'automne et l'hiver pour préparer le dossier», précise Me Duhaime, qui s'est rendu en février dernier devant la Cour interaméricaine des Droits de l'Homme, où il a procédé au contre-interrogatoire de l'expert du gouvernement et a participé à la plaidoirie finale pour le camp des victimes, représenté par deux des fils de Florencio Chitay Nech.

Le gouvernement actuel du Guatemala, une alliance de centre-gauche, est placé dans une situation précaire, entre le désir de défendre les assises de l'État et la volonté de reconnaître les torts de ses prédécesseurs, qui étaient à l'extrême droite du spectre politique. «Le Fonds d'indemnisation pour les victimes de la guerre offre 3 000 $ US par personne, ou 5 000 $ pour un groupe de personnes, comme c'est le cas ici. Cette cause-ci n'a toutefois rien à voir avec l'argent. Les fils de Florencio veulent que la vérité sorte, poursuit Bernard Duhaime. Aucune enquête sérieuse n'a été menée par les autorités guatémaltèques et les personnes responsables de ces crimes ne seront jamais inquiétées si rien n'est fait.»

Les victimes demandent d'abord qu'une enquête criminelle fasse la lumière sur l'enlèvement de M. Chitay Nech afin que justice soit rendue. Les dommages et intérêts demandés prennent ensuite en compte l'enlèvement, les séquelles subies par les membres de la famille et les terres qu'ils ont perdues. Le jugement devrait être rendu en avril ou en mai 2010. À suivre.

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