L'attrait du fruit défendu

22 Février 2010 à 0H00

On a du mal à imaginer ce politologue et ex-doyen avec les cheveux longs et la moustache. Il faut dire qu'à la rentrée d'automne 1969, Jacques Lévesque et ses cinq collègues du Département de science politique - André Bernard, Claude Corbo, André Donneur, Daniel Holly et Denis Laforte - avaient des têtes assez bien fournies!

Le théâtre mène à tout!

Né à Saint-Félicien au Lac-Saint-Jean et orphelin de père à 12 ans, Jacques Lévesque a choisi Montréal plutôt que Québec pour faire ses études de baccalauréat et de maîtrise en science politique à cause de sa mère. Celle-ci l'avait enjoint de quitter la résidence familiale pour cause de «mauvaise influence» sur ses sœurs et frères plus jeunes! «Elle m'offrait de payer mes études à l'Université de Montréal, mon logement et de m'acheter une «coccinelle», si je quittais Québec. Si j'allais à Laval, comme je le souhaitais, tout serait à mes frais... Le choix de Montréal s'imposait donc de lui-même.»

Le jeune étudiant de 19 ans arrive donc au Département de science po à Montréal, qui comptait à peine un an d'existence et trois professeurs à plein temps. Il s'inscrit également aux cours d'art dramatique de Georges Groulx et de Jean Valcourt du Conservatoire, et décroche un rôle dans le téléroman Le pain du jour de Réginald Boisvert, où il joue, entre autres, avec Clémence Desrochers, sa «blonde» à l'écran. Parallèlement, il anime une émission de politique internationale au réseau français de Radio-Canada à Ottawa, où il se rend chaque semaine, intitulée Tour des capitales. Il doit préparer un topo de dix minutes qui campe un enjeu d'actualité internationale, après quoi il passe l'antenne à des correspondants étrangers qui complètent l'information.

En 1965, c'est le grand départ pour la France avec une bourse de comédien en poche, mais également une inscription à la Fondation nationale des sciences politiques à Paris. Hélène Carrère d'Encausse (aujourd'hui secrétaire perpétuelle de l'Académie française) l'oblige à apprendre le russe à l'École nationale des langues orientales vivantes, en même temps qu'il commence ses études doctorales. Il terminera la rédaction de sa thèse à l'Université Columbia, de New York, où son directeur, Pierre Hassner, l'envoie rencontrer Zbigniew Brzezinski, qui y dirigeait alors le Research Institute on Communist Affairs, avant de devenir conseiller à la sécurité nationale de Jimmy Carter.

Débuts à l'UQAM

Pourquoi l'Union soviétique et l'Europe de l'Est (le sujet de sa thèse)? «C'était l'attrait du fruit défendu, l'URSS représentant à cette époque - bien avant que Reagan utilise le terme - l'empire du mal», dit-il en riant. C'était aussi une «niche» inexploitée au Québec, où il a été de nombreuses années le seul à fouiller ce domaine de recherche, pour devenir l'un des plus éminents spécialistes du monde communiste et oriental de la planète.

Engagé dès son retour, en 1968, au collège Sainte-Marie, il se retrouve à l'UQAM une année plus tard. Ses cours, très populaires, étaient souvent le théâtre de prises de bec spectaculaires entre groupuscules trotskystes et maoïstes, qui s'accusaient mutuellement d'être des agents de l'impérialisme américain, pour faire leur autocritique repentante, la semaine d'après. Les cours de science po à l'UQAM étaient tellement courus et les inscriptions nombreuses, rappelle Jacques Lévesque, que l'Université de Montréal a considéré, dans les années 1973-74, fermer son propre département.

La faculté

Dès les débuts de l'UQAM, les études internationales ont été un pôle important au Département de science politique, confirmé plus tard avec la création de la Faculté de science politique et de droit, qui était une initiative du Département des sciences juridiques. «Plusieurs collègues de science po avaient peur que notre département se fasse bouffer tout rond par les sciences juridiques, qui avaient plus de ressources que nous, leur propre bibliothèque, et qui semblaient toujours obtenir tout ce qu'elles voulaient de la direction de l'Université. C'était le pot de fer contre le pot de terre.» Le premier projet conjoint fut de travailler à un double baccalauréat en science politique et droit, d'une durée de quatre ans, qui aurait permis, entre autres, l'inscription aux examens du Barreau, mais la formule s'est avérée trop difficile à mettre au point. La solution de rechange a été le BRIDI (baccalauréat en relations internationales et droit international), un fleuron de la Faculté, qui recueille les éloges de tous ceux qui y sont associés.

Premier doyen de la Faculté de science politique et de droit, Jacques Lévesque a gardé une charge d'enseignement et des conditions lui permettant de poursuivre ses travaux de recherche pendant son mandat. Comme professeur, il a eu une carrière brillante qui l'a mené à Harvard et Berkeley, notamment, comme professeur invité.

Globe-trotter infatigable, il part en avril pour l'Iran et la Russie afin d'y enquêter sur les relations entre les deux pays concernant le dossier nucléaire iranien. Il faut préciser qu'aucune de ses trois filles (et petits-enfants) n'habite Montréal : l'une est à Paris, l'autre se déplace entre Londres et le Soudan et la troisième vit à New York, mais habitait Singapour jusqu'à tout récemment! Ayant toujours emmené les siens lors de ses nombreux déplacements, il admet : «Je ne peux pas me plaindre si ma famille est dispersée, car c'est moi, semble-t-il, qui ne leur ai pas suffisamment permis de prendre racine ici....»

Jacques Lévesque quittera l'UQAM avec nostalgie. «J'ai trouvé ici une grande liberté et une souplesse que je n'aurais jamais eues ailleurs.» Pour lui, la retraite ne signifie pas l'abandon de toutes ses activités professorales. Au contraire, il enseignerait occasionnellement, si on le lui demande. «Les étudiants d'aujourd'hui sont mieux équipés quand ils sortent d'ici avec leur bac que nous l'étions à leur âge. Leurs connaissances générales et leur capacité de réflexion et de discussion sont très nettement supérieures. Le contact avec les étudiants est fort stimulant.»

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