L'UQAM sur le toit du monde

15 Novembre 2010 à 0H00

L'Inde «imaginaire» que je gardais secrète au fond de moi était peuplée de princesses hindoues couvertes de perles, d'émeraudes et de rubis, des personnages du Livre de la jungle qui ont enchanté mon enfance, d'images des comédies musicales à l'eau de rose, façon Bollywood, de palais de marbre blanc et de jardins enchantés, mais aussi de millions de paysans affamés, de scènes de guerre au Cachemire ou d'attentats sanglants au Bengale. Chacun a sa représentation mentale de ce vaste pays de tous les excès : fastes, beauté, violences, spiritualité, couleurs, odeurs, saveurs, fêtes. La réalité du terrain, pour certains, a été un choc, mais pas forcément négatif!

Inscrits à un programme de 2e cycle en sciences des religions animé par le professeur Mathieu Boisvert, les étudiants qui ont fait le voyage en Inde au printemps dernier avaient suivi au cours des trimestres d'automne et d'hiver précédents des séminaires pour se préparer à l'étude de terrain qui constituait la troisième et dernière étape de ce programme court. Quelques-uns avaient déjà visité le pays, mais personne n'avait remonté le Gange - fleuve sacré entre tous - jusqu'à sa source dans l'Himalaya, but premier du voyage. Notre itinéraire nous a fait parcourir une ancienne route de pèlerinage de près de 300 kilomètres zigzagant dans les montagnes et les vallées de la forteresse himalayenne, un parcours ponctué de visites de temples et de rencontres avec des ascètes, destinées à nous imbiber du caractère sacré de l'Inde.

Notre périple indien commençait à New Delhi, la capitale, pour se poursuivre à Haridwar, une des sept villes sacrées de l'Inde, située sur le bord du Gange, d'où partent habituellement les pèlerins. Nous avons ensuite atteint Uttarkashi (1 158 m), puis Gangotri (3 048 m), Bhojbasa (3 800 m), Gomukh (où le Gange prend naissance sous un glacier colossal) et finalement Tapovan, une prairie située au-dessus du glacier, à 4 460 m d'altitude. En redescendant des montagnes, nous nous sommes arrêtés de nouveau à Uttarkashi, puis le groupe s'est dispersé aux quatre coins de l'Inde pour colliger les données nécessaires au travail de recherche individuelle que chacun devait rédiger au retour.

Tuques et mitaines

Notre expédition a nécessité des préparatifs complexes. Pour survivre à la fois à la chaleur de Delhi (45° C à l'ombre) et au froid de l'Himalaya (0° C), nous devions apporter des vêtements pour deux saisons : sandales et t-shirts, mais aussi anoraks, tuques et mitaines! Alors que nous voyagions sac au dos et que nous devions emprunter des sentiers de trekking dans la montagne, nous avions aussi des rendez-vous où il était impossible d'arriver chaussés de bottines de marche terreuses. Considérant que nos sacs ne devaient pas peser plus de 20 kilos, faire nos bagages fut un vrai casse-tête!

Les deux semaines que nous avons passées en groupe, et les quelques autres à faire nos recherches individuelles, ont été marquées de découvertes époustouflantes. La plupart des étudiants sont restés au moins un mois en Inde - d'autres, beaucoup plus - et tous sont revenus avec des étoiles dans les yeux. Malgré sa grande pauvreté, ce pays exerce un charme incontestable. N'en ayant exploré qu'une infime partie, nous souhaitons tous y retourner.

Les vols d'Europe et des États-Unis atterrissent tous en pleine nuit à Delhi. Ce qui frappe en débarquant de l'avion et de sa fraîcheur climatisée, c'est la chaleur accablante, pénétrante, qu'aucune douche froide ne peut dissiper. La chaleur est poussée par les vents du désert du Thar, à l'ouest de la capitale, qui amènent poussière fine et sécheresse. De jour, Delhi est encore plus chaude, mais étonnamment verdoyante et accueillante, bien que la capitale vive sous un smog perpétuel que la circulation dense n'aide en rien.

Sur les routes de l'Himalaya

L'Inde détient le triste record mondial des décès sur la route (118 000 en 2008), surpassant la Chine qui compte pourtant beaucoup plus de véhicules motorisés. Quiconque a circulé dans les rues de Delhi aux heures de pointe ou sur les routes en lacets de l'Himalaya garde un souvenir inoubliable de ces randonnées pittoresques.

On a l'impression, dans la capitale, qu'il n'existe aucun règlement de la circulation, que c'est le plus gros, le plus rapide ou le plus bruyant qui l'emporte, alors que tous se ruent aux intersections pour couper, doubler, tourner avant que les feux ne changent de couleur (quand il y en a!). Les trajets en rickshaw sont particulièrement affolants, car les voitures nous frôlent à un cheveu, la chaleur des tôles et des vapeurs d'échappement est puissante et la vulnérabilité de ce mode de transport, ressentie avec angoisse.

En montagne, on pourrait croire que la chaussée est faite pour un véhicule et demi - un motorisé, une vache et un piéton. Quand une jeep croise un autobus au sortir d'un virage en épingle, tout le monde prie pour qu'il n'y ait pas un immense rocher en saillie, des éboulis ou un tronc d'arbre sur l'accotement. Nos chauffeurs dans l'Himalaya étaient expérimentés et responsables, mais la culture routière de l'Inde et le respect des lois sont certainement à revoir, car les statistiques ne mentent pas.

Situé au bout de la «nationale» 108 asphaltée, le village de Gangotri venait d'ouvrir début mai pour la saison des pèlerinages quand nous y sommes arrivés. En hiver, la neige et la glace condamnent ses habitants à trouver refuge plus bas dans la vallée. Seuls quelques ascètes y vivent dans des grottes, se nourrissant de lentilles et de pois chiches. Pour aller à Gomukh, source du Gange, il faut un laissez-passer du Service des parcs himalayens, qui donne le droit de pénétrer dans cette zone protégée, après quoi on peut gravir le sentier étroit, sans garde-fou - avec le précipice à droite et la montagne à gauche - de 14 km en montée continuelle sur un dénivelé de 800 m. Ce sentier est emprunté depuis des siècles par les hindous qui font un yatra, un pèlerinage à la source du fleuve sacré. Nous en avons croisés qui faisaient l'ascension, sans bagage, en sandales et saris, alors qu'il fait souvent 0° C la nuit en haute montagne.

Beauté unique

La beauté des lieux est saisissante. Les pics enneigés surplombent l'étroite vallée où coule la rivière Bhagirathi, premier nom qu'emprunte le Gange : un torrent aux eaux grisâtres, gorgées de sédiments. À 3 500 m, le paysage devient plus aride parce que les arbres ont disparu.

Bhojbasa est une halte obligée; on y trouve un petit ashram (monastère) très modeste où les pèlerins peuvent manger et passer la nuit. Le lendemain, c'est une autre ascension de cinq kilomètres sur un terrain pierreux, lunaire, vers le rebord du glacier, une gigantesque paroi bleutée d'où surgit la source du grand fleuve, invitante pour quelques-uns qui se sont immergés dans ses eaux glacées. Six braves - trois filles et trois gars - aguerris à l'escalade ont fait la dernière étape, un quatre kilomètres additionnel vers Tapovan, aidés des guides que le professeur Boisvert avait recrutés, et en dépit d'une tempête de neige qui a laissé plusieurs centimètres au sol, rendant le trajet d'autant plus périlleux. Le «combat» contre les éléments valait son pesant d'or, car le majestueux Shivling (6 543 m), que certains surnomment le Cervin (Matterhorn) de l'Himalaya en raison de sa belle forme pyramidale, s'est révélé dans toute sa splendeur. Cette montagne tire son nom du dieu Shiva, dont ce serait la demeure céleste.

Dans des lieux sacrés pour des millions de gens, on se sent respectueux, voire dévot, malgré soi. Les montagnes, le Gange, la ville d'Haridwar où nous avons passé quelques jours et qui est bondée de pèlerins faisant leurs ablutions sur les ghats (escaliers de pierre menant au fleuve) et leurs offrandes à Ganga, déesse tutélaire du fleuve, incitent au recueillement, même si on ne croit à rien. L'Inde, c'est un peu ça - quand on sort du chaos des villes -, un parcours aussi bien intérieur que touristique, qui aide à comprendre le «phénomène religieux», encore omniprésent dans ce pays de 1,1 milliard d'habitants.

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