Mon pays ce n'est pas un pays...

15 Novembre 2010 à 0H00

À peine le mot «nord» est-il prononcé que la conversation bifurque vers l'hiver québécois, apparemment le préambule obligé de toute réflexion sur notre condition de peuple nordique. «Le mot nordicité et le concept qu'il désigne ont été inventés au milieu des années 1960 par le géographe Louis-Edmond Hamelin, professeur à l'Université Laval, rapporte Daniel Chartier, professeur au Département d'études littéraires. Et l'élément-clé de la nordicité québécoise est son hivernité. Nous concevons en effet l'année comme un cycle, et l'hiver est la saison autour de laquelle tourne notre vie sociale, économique et culturelle.»

Directeur du Laboratoire international d'étude multidisciplinaire comparée des représentations du Nord, Daniel Chartier collabore régulièrement avec des chercheurs universitaires d'Islande, de Suède, de Norvège, de Finlande et du Danemark, des pays où il a séjourné plusieurs fois. Mais selon son collègue Alain A. Grenier, ce véritable passionné du Nord appartient à une espèce plutôt rare.

«Les Québécois disent qu'ils aiment l'hiver, mais ce n'est pas vrai», affirme sans détour ce professeur du Département d'études urbaines et touristiques, qui s'intéresse depuis plusieurs années à des phénomènes comme le tourisme nature et le tourisme autochtone. «Les urbains et les gens de la banlieue n'aiment pas l'hiver, ou alors seulement le samedi et le dimanche, sur les pentes de ski», s'empresse-t-il de nuancer. Mario Bédard, professeur au Département de géographie et spécialiste des questions de territorialité - soit le sentiment d'appartenance à un lieu -, partage cet avis. «Beaucoup de gens exècrent l'hiver et filent vers le Sud pour fuir le froid et la neige. Nous nous considérons comme un peuple nordique, mais est-ce réellement le cas?»

On peut en effet se questionner lorsque l'on observe certains comportements hivernaux. Plusieurs automobilistes s'entêtent à conduire comme si c'était l'été, devenant ainsi des dangers publics. Et lorsque l'on croise des propriétaires qui déneigent leur entrée avec une rage presque maladive, on comprend que tout ce beau monde n'a pas encore saisi que l'hiver finit toujours par imposer son rythme et ses contraintes... et qu'un trottoir légèrement enneigé est moins glissant qu'un trottoir lisse!

À l'instar du géographe Hamelin, Daniel Chartier croit plutôt que ce discours contre l'hiver fait partie intégrante de la nordicité. «Se plaindre de l'hiver fait partie de notre hivernité, au même titre que s'en évader une semaine pour aller dans le Sud!»

Traces d'hivernité

Dans la culture populaire, les films, les romans et les chansons, l'hiver agit comme un marqueur identitaire important. Côté septième art, on pense, par exemple, à La vie heureuse de Léopold Z (1965), l'histoire d'un déneigeur tournée par Gilles Carle en 1965, à Mon oncle Antoine (1971) et Kamouraska (1973), de Claude Jutra, ou, plus récemment, aux paysages d'hiver de Polytechnique (2008), le film de Denis Villeneuve sur les événements du 6 décembre 1989. Les romans Agaguk, d'Yves Thériault, et Maria Chapdelaine, de Louis Hémon, qui figurent toujours parmi les œuvres littéraires québécoises les plus étudiées dans nos écoles, mettent aussi en scène cette hivernité, tout comme, plus récemment, l'amorce de L'énigme du retour, le roman qui a valu l'an dernier le prix Médicis à Dany Laferrière.

La chanson n'est pas en reste avec le répertoire de Gilles Vigneault, bien sûr, et tous les autres exemples qu'on peut citer au fil des ans : 23 décembre de Beau Dommage, Je reviendrai à Montréal, de Robert Charlebois, ou, ces dernières années, Montréal -40 de Malajube et L'hiver approche des Cowboys fringants. Les arts visuels ont également intégré les couleurs de l'hivernité - bois sombre et abondance de bleu pâle - comme dans les œuvres de Jean-Paul Lemieux, et même dans certains tableaux de Paul-Émile Borduas.

L'hiver constitue un rite de passage. Jadis, avoir connu les rigueurs de l'hiver départageait les colons de ceux qui repartaient avant la saison froide. Aujourd'hui, cela s'applique aux immigrants, qui deviennent «véritablement Québécois» après avoir traversé un certain nombre d'hivers. «L'hiver est un symbole rassembleur, estime Daniel Chartier. J'adore cette phrase du poète Jacques Brault : ''Nous ne partirons pas'', qui résume notre ancrage dans cette hivernité. Au-delà de la connotation politique, il y a l'idée d'un peuple qui vit dans un climat difficile, mais qui en tire une immense fierté.» Alain A. Grenier ne voit pas les choses du même œil. Lorsque Gilles Vigneault chante Mon pays ce n'est pas un pays, c'est l'hiver, cela ne reflète pas un rapport positif à l'hiver, dit-il, mais un état de lutte perpétuelle contre les éléments. «Tout ce contre discours sur l'hiver témoigne de la jeunesse d'un peuple qui n'est pas encore parvenu à maturité et qui se cherche. Les Scandinaves ont plus de 1 000 ans d'histoire et leur rapport à l'hiver est intégré à leurs mœurs, tandis qu'ici, jeunes et vieux se promènent sans tuque, sans foulard et sans bottes en plein hiver, en se plaignant du froid!»

Sur les cartes du Québec, la légende masque souvent le Nord, fait remarquer le professeur Stéphane Roussel, du Département de science politique. «Comme si ce territoire ne faisait pas partie de la province!» Titulaire de la Chaire de recherche du Canada en politiques étrangère et de défense canadiennes, Stéphane Roussel s'intéresse aux enjeux géopolitiques, stratégiques et militaires dans le Grand Nord, notamment les revendications territoriales des pays circumpolaires liées aux ressources naturelles à exploiter (pétrole, gaz et minerai), ainsi qu'à la souveraineté des passages du Nord-Ouest et du Nord-Est.

L'Observatoire de la politique et la sécurité de l'Arctique, créé tout récemment au sein de la chaire du professeur Roussel, se penche plus spécifiquement sur l'impact des changements climatiques et de l'accroissement de l'activité humaine dans le Nord, notamment en ce qui concerne la gouvernance du Nunavut, du Yukon et des Territoires du Nord-Ouest. Des enjeux très peu connus de la population canadienne. «Les gens du Sud voient surtout le Nord comme un territoire à exploiter en raison de ses ressources naturelles, dit le géographe Mario Bédard. L'exploitation qu'on en fait depuis les années 60 a peu à voir avec une symbolique identitaire.»

Le Nord pluriel

Mais de quel Nord parle-t-on au juste? Le Nord est pluriel et sa définition, complexe, dépend de la perspective adoptée. Selon Mario Bédard, le Nord québécois débute environ 100 km au nord de Chicoutimi (aujourd'hui Ville de Saguenay). «Toutes les principales villes du Québec sont situées au sud de ce point, car au-delà, rien ne pousse», observe t-il. «Dans l'imaginaire québécois, le Nord, c'est l'Abitibi, l'Ungava, la baie James, mais ce n'est pas le Grand Nord, que l'on ne s'est pas encore approprié», précise Stéphane Roussel.

La relation identitaire avec le Nord n'est pas la même partout au Canada. Pour les Canadiens anglais, l'Arctique est un peu comme le Far West des Américains. «Certains disent qu'en l'absence de marqueurs identitaires très forts, comme la Guerre d'indépendance américaine ou la Révolution française, le Nord est devenu leur point de repère identitaire», poursuit Stéphane Roussel. Contrairement à ceux qui définissent le Nord comme un lieu, le professeur Grenier préfère le voir comme un espace imaginaire peuplé d'autochtones et de coureurs des bois. «En tourisme, le Nord fait référence à l'histoire, à la culture et aux marqueurs symboliques, explique-t-il. S'il y a contact avec la mythologie du Nord - randonnée en raquettes ou promenade en traîneau à chien -, alors nous avons affaire à du tourisme nordique, que l'on soit à Kuujuaq ou à Montréal.»

Spécialiste du tourisme en Arctique et en Antarctique, Alain A. Grenier dirige le Réseau international de recherche en tourisme polaire, un secteur de l'industrie qui se développe de plus en plus. «Dans les années 1970, il était prestigieux d'aller à Paris ou en Floride. Aujourd'hui, pour se distinguer, on veut aller vers de nouveaux territoires et le Nord constitue présentement l'ultime frontière terrestre», note le chercheur. Selon lui, les touristes qui vont dans le Nord aiment surtout l'exotisme de la destination : sur une carte, le tracé d'un parcours dans le passage du Nord-Ouest, au Canada, ou dans le passage du Nord-Est, en Russie, est impressionnant. «On ne voit pas grand-chose sur un bateau de croisière, souligne le chercheur, mais les touristes adorent la mythologie du Nord : le pôle magnétique, le cercle polaire, etc. Il faut les voir, armés de leur journal de bord, noter avec fierté, chaque jour, la latitude et la longitude indiquées par le capitaine.»

Autochtonie à vendre

Les autochtones font partie de l'équation de l'industrie touristique, bien sûr. «On se sert beaucoup de leur image pour vendre le Nord aux touristes», déplore le professeur Grenier. Au Nunavik, les Inuits souhaitent faire connaître leur culture aux touristes, mais ceux-ci ne se montrent pas toujours intéressés. «De toute façon, quand ils s'aperçoivent que les Inuits sont modernes, la culture autochtone perd de son charme. Ils préféreraient les voir dans des igloos plutôt que dans des maisons où leur pauvreté est gênante.»

Comme on l'a vu aux Jeux olympiques de Vancouver, on a usurpé les symboles des autochtones, comme les Inukshuk, pour en faire des symboles de l'identité canadienne, ajoute Stéphane Roussel. «En échange, les autochtones sont les premiers à subir les conséquences environnementales du réchauffement climatique causé par les industries du Sud, de même que les conséquences sociales de l'accroissement de l'activité humaine dans le Nord, qui bouleverse leur mode de vie traditionnel.»

Les changements climatiques menacent le Nord, autant dans la réalité que dans l'imaginaire collectif. La banquise de l'océan Arctique, par exemple, est passée d'une superficie de 8 millions de km2 à la fin des années 1970 à 5,5 millions de km2 en 2006. Un an plus tard, en 2007, elle avait perdu près d'un million de km2 de plus. «Plusieurs touristes s'empressent d'aller voir les attractions polaires avant qu'elles ne fondent et ne disparaissent», note Alain A. Grenier.

Mais avons-nous réellement pris la mesure de l'impact des changements climatiques? «Imaginez un instant le scénario inverse, conclut Daniel Chartier. Dites aux gens que l'on perdra un degré par année et que dans 100 ans, il fera zéro à l'année. Ils réagiront beaucoup plus!»

Source:
INTER, magazine de l'Université du Québec à Montréal, Vol. 08, no 2, automne 2010.

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