Perpétue Mukarugwiza : Citoyenne du monde

15 Novembre 2010 à 0H00

Série Tête-à-tête
Rencontre avec des diplômés inspirants, des leaders dans leur domaine, des innovateurs, des passionnés qui veulent rendre le monde meilleur.​

Tout a commencé dans sa cuisine. Un enfant des Habitations Jeanne-Mance, le complexe de HLM à forte concentration multiethnique où elle réside depuis plusieurs années, à deux pas de l’UQAM, était venu frapper à sa porte pour lui demander de l’aide dans ses devoirs. Puis, il y en a eu un deuxième, puis un autre et un autre. Rapidement, elle a encouragé des jeunes à aider d’autres jeunes. Le mot s’est répandu et un jour la cuisine ne suffisait plus pour contenir tout ce beau monde. En 2005, Perpétue Mukarugwiza (B.Ed. éducation au préscolaire et enseignement au primaire, 98) a quitté son travail d’enseignante dans une école primaire de Montréal-Nord pour se consacrer à temps plein à la Fondation pour l’éducation des enfants et jeunes adultes défavorisés (FEEJAD). Aujourd’hui, une trentaine d’enfants fréquentent quotidiennement les ateliers d’aide aux devoirs de la Fondation.

« La FEEJAD est un organisme d’éducation populaire par les pairs et pour les pairs, dit l’ex-enseignante. Son but est de réduire les risques d’exclusion sociale des jeunes et des familles provenant des communautés culturelles. » L’aide aux devoirs, si importante pour contrer le décrochage scolaire, n’est d’ailleurs qu’un des moyens utilisés par la Fondation, qui organise aussi des activités pour les familles : visites au Jardin botanique, au CLSC, à La Ronde ou à la cabane à sucre. «On veut que les nouveaux arrivants s’approprient leur milieu. En accroissant leur connaissance et leur compréhension de la société québécoise, on accroît leur sentiment d’appartenance », affirme cette ambassadrice de la Faculté des sciences de l’éducation, qui est fière d’avoir contribué à la revalorisation de son quartier, malmené par la pauvreté et la délinquance.

D’origine rwandaise, Perpétue Mukarugwiza se définit d’abord comme une citoyenne du monde. Aux Habitations Jeanne-Mance, où plus de 70 nationalités se côtoient, elle salue tout le monde. Et la plupart des jeunes qu’elle accompagne dans leur parcours scolaire ne viennent pas d’Afrique, comme elle, mais de l’Asie du Sud. Une importante communauté provenant de cette région s’est implantée dans le quartier.

« Les valeurs africaines d’hospitalité et de solidarité demeurent très importantes pour moi », dit-elle. En plus de prendre soin de sa mère de 83 ans, qui vit avec elle, et d’avoir élevé ses trois enfants, cette femme énergique agit depuis 1996 comme famille d’accueil auprès de jeunes immigrants qui arrivent à Montréal sans leurs parents et qui lui sont confiés par le Centre jeunesse de Montréal. « C’est en voyant que j’étais prête à aider des jeunes qui ne sont pas de ma famille que les gens de la communauté ont eu l’idée de m’envoyer leurs enfants », raconte-t-elle.

Même quand ils sont nés à Montréal, ses protégés partent de loin quand ils arrivent sur les bancs d’école. Pas facile d’identifier les noms d’animaux dans un texte quand on n’a aucune idée de ce qu’est un ouistiti ou même un canari. « Chez eux, on ne parle pas français, observe Perpétue. La télé satellite est branchée sur les chaînes du pays d’origine. Et, dans la majorité des cas, les enfants n’ont pas fréquenté la garderie. »

Pour aider les jeunes, un éducateur embauché par la Fondation et un petit groupe de bénévoles — dont quelques étudiants de Collège Frontière-UQAM, un organisme d’alphabétisation — assistent Perpétue. Les ateliers d’aide aux devoirs se tiennent quatre fois par semaine, du lundi au jeudi, dans un local prêté par le Cégep du Vieux-Montréal, juste en face des Habitations JeanneMance. « Les parents sont encouragés à venir, souligne l’ex-enseignante. Ils apprennent un peu de français, ce qui facilite leur intégration, et développent leurs compétences. À terme, on souhaite qu’ils soient capables d’aider eux-mêmes leurs enfants. »

À la fin de l’entrevue, Perpétue me demande d’être bénévole d’un soir. Pendant deux heures, je cours d’une main levée à l’autre. Alors que je m’apprête à partir, une dame vêtue d’une tunique et d’un pantalon indien me demande, dans un anglais approximatif, de superviser la lecture de son fils, un mignon garçonnet à la peau mate et aux grands yeux noirs. « Quand Hugo ne comprend pas son devoir, lit l’enfant avec application, il demande l’aide de sa mère ou de sa grand-mère…» Quelle ironie ! Chez lui, ni maman ni grand-maman ne peuvent l’aider dans ses devoirs. Mais, heureusement, il y a Perpétue et ses bénévoles !

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