Plus de 30 ans à penser les médias

17 Mai 2010 à 0H00

«Si j'avais été laissé à moi-même, j'aurais arrêté mes études après ma 12e année», raconte Serge Proulx avec un sourire. Originaire d'un milieu modeste, le professeur de l'École des médias a d'abord fréquenté l'école secondaire Saint-Stanislas de Montréal, puis a entrepris des études en sociologie à l'Université de Montréal et en France, avant d'être embauché à l'UQAM au début des années 70.

«Ceux qui m'ont mis au défi de poursuivre des études universitaires, se rappelle-t-il, sont un ami d'adolescence, de la même origine sociale que moi, et la famille de ma copine qui m'a incité à faire une maîtrise. Ces rencontres, fruit du hasard, ont contribué à structurer mon parcours.»

Étudiant à l'Université de Montréal, Serge Proulx se passionne pour la sociologie lorsqu'il suit les cours de Guy Rocher, pendant les années 60. «J'ai eu le privilège d'avoir de grands sociologues comme professeurs : Guy Rocher et Marcel Rioux au Québec, Alain Touraine et Edgar Morin en France.» Durant ses études de maîtrise, il est engagé comme assistant de recherche pour enquêter sur l'image de la femme dans les médias. Il décide alors de faire son mémoire sur l'image de la femme dans la publicité, puis une thèse de doctorat sur les stratégies des publicitaires, sujets neufs pour l'époque. Ces travaux sur la publicité orientent définitivement ses intérêts de recherche vers la communication et les médias.

Créer un Vincennes québécois

À son arrivée à l'UQAM, en 1972, Serge Proulx participe à l'implantation des premiers programmes d'étude dans le nouveau champ de recherche que constituent les communications. Après avoir dirigé le Module de communication (1974), il compte parmi les fondateurs du Département des communications (1975). «Séduits par les pratiques de communication alternatives, nous voulions créer un Vincennes québécois, à l'image du Centre universitaire expérimental fondé à Paris au lendemain de Mai 68.»

En plus de travailler à l'organisation de son nouveau département, le jeune professeur écrit des articles d'opinion dans les journaux, conteste le projet d'une nouvelle chaîne de télévision commerciale, défend la télévision publique et fait la promotion de Radio-Québec et des médias communautaires.

Comme beaucoup d'autres professeurs à l'UQAM, Serge Proulx commence vraiment à faire de la recherche dans les années 80. Au début de cette décennie, le ministère des Communications du Québec lui confie un premier contrat : une étude prospective sur l'avenir des usages des médias au Québec.

Cette recherche lui permet de se pencher sur le phénomène en émergence de l'informatisation sociale. «J'ai pris conscience de son caractère innovateur et sociétal en constatant qu'il ne se limitait pas au seul secteur des communications, note le professeur. Je me demandais aussi si les citoyens ordinaires seraient laissés pour compte ou s'ils parviendraient à s'approprier la micro-informatique.»

Mutation de la communication?

Après avoir observé les usages de la télévision dans les années 90, Serge Proulx s'intéresse désormais au réseau des réseaux : Internet. «En pénétrant les sphères de l'information, du travail, des loisirs, de l'éducation et de la santé, les technologies informationnelles et les réseaux numériques font naître non seulement de nouvelles communautés d'utilisateurs mais aussi de nouveaux producteurs de connaissances», souligne le chercheur.

Aujourd'hui directeur du Groupe de recherche sur les usages et cultures médiatiques et du Laboratoire de communication médiatisée par ordinateur, Serge Proulx vient de publier, en collaboration avec d'autres chercheurs, l'ouvrage collectif Web social, mutation de la communication. En mobilisant les technologies 2.0, observe-t-il, Internet devient un lieu participatif où l'usager crée et échange des contenus en s'exprimant dans des blogues personnels ou politiques, tout en se construisant un capital social à travers des sites comme Facebook ouTwitter.

«Le défi que je me pose comme analyste du Web social consiste à penser à la fois ses dimensions d'émancipation et d'aliénation, à questionner les transformations du lien social à travers les dispositifs numériques. Je signale aussi à mes étudiants que, dans une société à plusieurs vitesses comme la nôtre, le problème des inégalités demeure : tous ne possèdent pas les moyens ni les habiletés pour s'approprier les nouvelles technologies informationnelles.»

À l'aube de la retraite, Serge Proulx affirme éprouver encore autant de plaisir à enseigner qu'à faire de la recherche. «L'autre jour, j'ai reçu un courriel d'un étudiant de maîtrise. Il me remerciait pour la critique que j'avais faite de son travail et ajoutait que cela lui donnait le goût d'entreprendre des études de doctorat. Pour un professeur, c'est la plus belle des récompenses.»

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