Repenser l'itinérance

18 Octobre 2010 à 0H00

L'itinérance s'est largement répandue mais sa définition et les modes d'intervention pour la combattre varient d'un pays à l'autre. Les diverses expressions utilisées pour la désigner - «sans domicile fixe» en France, «sans-abri» en Belgique, «homeless» aux États-Unis - témoignent de visions différentes.

Pour rendre compte de la pluralité des approches dans les recherches sur l'itinérance, une quarantaine de conférenciers du Québec, du Canada anglais, des États-Unis et d'Europe se réuniront au Cœur des sciences, du 27 au 29 octobre, dans le cadre du colloque Repenser l'itinérance. Défis théoriques et méthodologiques. L'événement est organisé par le Collectif de recherche sur l'itinérance, la pauvreté et l'exclusion sociale (CRI), dont la directrice est la professeure Shirley Roy, du Département de sociologie.

«Nous souhaitons donner une nouvelle impulsion à la recherche à partir d'une synthèse des travaux effectués depuis 30 ans», souligne Shirley Roy. Selon elle, le phénomène de l'itinérance comporte actuellement, ici comme ailleurs, trois caractéristiques majeures qui sont au centre des réflexions : premièrement, l'augmentation du nombre de personnes touchées par ce phénomène dans les grandes villes et son extension dans des villes plus petites; deuxièmement, la diversification des profils avec l'apparition, notamment, de familles itinérantes et de personnes âgées; troisièmement, la détérioration des conditions de vie des itinérants.

Le fantasme du recensement

Peut-on brosser un portrait de l'itinérance ? Comment mesurer son ampleur ? Ces questions font l'objet de débats parmi les chercheurs de différents pays. «Tous les organismes qui interviennent auprès des itinérants à Montréal affirment que leur nombre a augmenté au cours des dernières années, mais personne n'arrive à chiffrer ce constat de façon précise, note la chercheuse. Les dernières statistiques disponibles - 28 000 itinérants à Montréal - datent de 1998 !» Le gouvernement québécois souhaite qu'il y ait un dénombrement des personnes itinérantes, tandis que se manifeste une certaine résistance dans le milieu des intervenants, où l'on craint les effets de stigmatisation et de profilage social. «Chose certaine, l'opération est problématique sur le plan méthodologique, car il s'agit de populations mouvantes et changeantes, observe Shirley Roy. De plus en plus de chercheurs renoncent au fantasme du recensement.»

La manière d'intervenir pose aussi problème. Doit-on offrir des services dédiés pour répondre aux besoins immédiats des itinérants ? Certains affirment qu'il faut éviter de les traiter à part dans le cadre de services parallèles pour ne pas les stigmatiser davantage. D'autres prétendent que le personnel des services sociaux et de santé n'est pas préparé à accueillir ce type de clientèle. «Il n'y a pas de solution simple au problème de l'itinérance, note la professeure. Les solutions pour les gens qui éprouvent des problèmes de santé mentale ou qui vivent dans la rue depuis très longtemps sont différentes de celles qui s'adressent aux jeunes itinérants ou à ceux qui ont la capacité de s'en sortir.»

Un chef d'orchestre

Shirley Roy reconnaît que la Commission parlementaire sur l'itinérance, tenue par le gouvernement québécois en 2008, a permis une plus grande sensibilisation, notamment chez les acteurs politiques. «Cependant, dit-elle, l'absence d'un chef d'orchestre sur le terrain se fait cruellement sentir. Les différents paliers de gouvernement, les agences de santé et de services sociaux, les établissements de santé et les organismes communautaires devraient s'asseoir autour d'une même table et définir des mécanismes de concertation pour mieux répondre aux multiples besoins.» La sociologue insiste également sur l'importance de mobiliser les connaissances pour soutenir l'action collective. «Hormis des formations courtes et ponctuelles, on offre peu de formation universitaire au personnel du réseau des affaires sociales qui agit auprès des itinérants», déplore-t-elle.

Le Québec a joué un rôle moteur sur le plan de la recherche et son expérience dans la lutte contre l'itinérance continue de susciter l'intérêt à l'étranger, indique Shirley Roy. «C'est ici que se sont formées les premières équipes interdisciplinaires et partenariales réunissant des chercheurs de divers horizons et des intervenants du milieu. Nous avons innové parce que nous avons reconnu l'importance du milieu de la pratique dans la compréhension et la résolution des problèmes.»

Les itinérants sont composés majoritairement de Noirs aux États-Unis, d'autochtones au Canada anglais, d'immigrants en France et de Québécois francophones au Québec, rappelle la professeure. «Tous, cependant, sont confrontés aux mêmes problèmes : absence de logement, très faible revenu, cumul de difficultés personnelles et manque de services spécialisés.»

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