Boulot : inventer des histoires

Auteur jeunesse à succès, l'ex-prof d'économie au Cégep François Gravel écrit aussi des romans pour adultes.

15 Avril 2011 à 0H00

Série Tête-à-tête
Rencontre avec des diplômés inspirants, des leaders dans leur domaine, des innovateurs, des passionnés qui veulent rendre le monde meilleur.​

«Qui a dit que les jeunes ne lisent pas?» demande François Gravel en souriant. En cette matinée de novembre, le Salon du livre de Montréal est assailli par des centaines d'élèves du primaire et du secondaire, accompagnés de leurs enseignants et de parents bienveillants. Au stand des éditions FouLire, l'écrivain a un plaisir manifeste à offrir son autographe aux jeunes qui l'abordent. «La littérature jeunesse est beaucoup plus gratifiante que celle pour adultes», souligne celui qui a écrit une quarantaine d'opus pour les jeunes et une quinzaine de romans pour adultes depuis 25 ans.

François Gravel (B.Sp. économique, 76) n'a pas le temps de développer, car un nouveau groupe se forme autour de lui. «Vous avez été mon professeur en 1988», lui lance un enseignant accompagné de ses élèves. «Je me rappelle de toi, répond du tac au tac l'écrivain, qui a mené une double carrière de professeur d'économie pendant 30 ans au cégep de Saint-Jean-sur-Richelieu. Tu étais pas mal tannant dans le fond de la classe!» Les jeunes rient et il en profite pour leur parler de Zak et Zoé, sa plus récente série.

Le choix d'écrire

François Gravel a caressé très jeune le rêve de devenir écrivain. «J'avais vu Hergé à la télévision et j'avais alors compris que quelqu'un se levait chaque matin pour aller au boulot inventer des aventures de Tintin. Je trouvais ça fabuleux comme travail!»

Comment un jeune homme qui souhaitait écrire a-t-il pu sortir de l'université avec un diplôme en sciences économiques? «Je me suis d'abord inscrit en lettres au cégep, mais c'était l'époque où les romans ne comportaient ni personnages, ni histoire parce que c'était bourgeois, se rappelle-t-il. Je ne comprenais rien et je détestais cela.»

Ses sympathies marxistes-léninistes l'ont ensuite poussé à s'intéresser au cœur du fameux «système à combattre». «Je jugeais être en mesure de m'intéresser par moi-même à la politique, à l'histoire et à la sociologie, mais j'avais besoin d'une formation en économie pour mieux comprendre le monde», explique-t-il. Décision heureuse : son baccalauréat en sciences économiques lui a valu un emploi d'enseignant avant même d'obtenir son diplôme. «Les gens de ma génération n'ont pas réussi à combattre le système et on se demande bien pourquoi», dit-il avec ce sens aigu de l'autodérision que partagent certains de ses personnages.

C'est donc à 30 ans, père de deux jeunes enfants et confortablement installé dans sa carrière d'enseignant, qu'il a décidé de relever le défi de devenir écrivain. «Au début, j'avais presque honte de dire que j'écrivais et je n'en parlais à personne, confie-t-il. Qui étais-je pour pratiquer le même métier que Victor Hugo?»

Son premier roman, La note de passage, publié en 1985 chez Boréal, obtient de bonnes critiques. Il publie ensuite trois autres romans (Benito, L'effet Summerhill et Bonheur fou), avant de passer chez Québec Amérique, en 1991, avec Les Black Stones vous reviendront dans quelques instants. Depuis, il offre à ses lecteurs un roman aux deux ans, chacun étant bien ficelé et construit autour de personnages attachants. «Encore une fois, cet écrivain me fait le coup : il m'accroche dès la première ligne, me tient en alerte pendant des heures et puis c'est fini et c'est bien dommage», écrivait le critique Réginald Martel, de La Presse, à la publication d'Ostende, paru en 1994, qu'il qualifiait, «un peu comme le Maryse de Mme Francine Noël, de roman d'apprentissage de toute une génération.»

L'écriture jeunesse

C'est après son troisième roman pour adultes que son fils lui a demandé pourquoi il n'écrivait pas pour les enfants. «J'ai essayé et j'ai rapidement réalisé que j'avais de la facilité à retrouver les émotions de mon enfance.»

François Gravel a fait sa place dans ce milieu où la concurrence est féroce - il se publie entre 500 et 600 ouvrages jeunesse par année au Québec. Parmi les quelque 40 titres qu'il a écrits depuis Corneilles (Boréal, 1989) et Zamboni (Boréal, 1990), on retrouve quatre séries à succès : David (Dominique et compagnie, neuf tomes pour les 6 ans +), Klonk (Québec Amérique, 12 tomes pour les 7 ans +) et Sauvage (Québec Amérique, six tomes pour les 12 ans +, regroupés cette année en un seul volume de plus de 800 pages). Sa nouvelle série, Zak et Zoé (FouLire), s'adresse aux jeunes de 8 ans et plus. Elle a pour thème les sports et comprendra 12 tomes - dont trois sont parus en 2010.

L'écriture et l'enseignement se ressemblent, analyse aujourd'hui François Gravel. «J'ai passé une partie de ma carrière à enseigner la balance des paiements le lundi matin à des élèves qui ne s'y intéressaient guère. Il fallait trouver une façon d'attirer leur attention. En écriture, j'adopte la même attitude. Je tente de construire une bonne histoire, lisible, afin de ne pas perdre le lecteur.»

«Si François Gravel n'a pas écrit de grands romans jusqu'ici, il n'en a jamais écrit de mauvais», affirmait en 2000 le critique Robert Chartrand, du Devoir, à la parution de Fillion et frères, dont la trame est tissée autour d'une famille propriétaire d'un magasin de meubles (dans la réalité, le père de François Gravel a été propriétaire d'un magasin de téléviseurs). «Sur le coup, c'est plate de lire une critique comme ça, reconnaît le principal intéressé, mais je n'ai pas la prétention de posséder un grand talent littéraire. En revanche, je sais écrire à l'intérieur de mes moyens, pour reprendre une expression du domaine sportif.»

Au fil des ans, plusieurs de ses romans ont été finalistes pour des prix littéraires, dont Adieu Betty Crocker (2003), qui trace un portrait émouvant d'une ménagère des années 60. Mais ce sont ses œuvres pour la jeunesse qui lui ont permis de récolter à peu près tous les prix littéraires de la catégorie, dont le Prix du Gouverneur général, en 1991, pour Deux heures et demie avant Jasmine (Boréal), le prix M. Christie en 1990 et en 2001, pour Zamboni (Boréal) et David et le fantôme (Dominique et compagnie), ainsi que le prix TD de la littérature canadienne en 2006 pour David et le salon funéraire (Dominique et compagnie).

La littérature jeunesse est plus gratifiante parce que l'impact sur les jeunes est observable, explique l'auteur. «Lors d'un salon du livre, il y a quelques années, j'ai entendu un garçon dire : Maman, le monsieur qui est là a écrit le premier livre que j'ai lu de ma vie. Comment ne pas être touché par une phrase comme celle-là?»

Il se souvient également avec émotion d'un professeur qui avait mis au programme Guillaume (Québec Amérique, 1995), qui met en scène un petit garçon bègue, afin que tous les élèves de sa classe puissent comprendre ce que vivait un de leurs camarades. «Le garçon en question a fait beaucoup de progrès après la lecture du roman. C'est le genre d'expérience que j'aurais aimé vivre plus jeune afin de ne pas me sentir seul», confie l'auteur, bègue lui aussi.

Un public de non-lecteurs

Deuxième séance de signature au Salon du livre. Au stand de Québec Amérique, une file d'une dizaine de lecteurs, surtout des garçons, l'attend déjà avec impatience. Lui-même attend que Michèle Marineau lui cède sa place. L'auteure de La route de Chlifa, elle aussi très connue du jeune public, lui lance un sourire complice. «Michèle et moi sommes mariés depuis l'an 2000 et nous filons le parfait bonheur», révèle-t-il.

À peine est-il assis que Rémy, 11 ans, se pointe devant lui. «J'ai lu toute la série des Klonk et j'ai adoré ça... et pourtant je déteste la lecture!», avoue candidement le jeune garçon avec un air espiègle. En discutant avec les enseignants à l'occasion des conférences qu'il donne dans les écoles, François Gravel s'est aperçu que les garçons lisent beaucoup plus que l'on ne pense. «Ils lisent les pages sportives des journaux, le Livre des records Guinness, le Guide de l'auto, des lectures qui ne sont habituellement pas valorisées par les enseignantes, alors que les filles qui lisent des romans d'amour à cinq sous sont valorisées. C'est un préjugé et c'est dommage.»

C'est expressément pour les garçons qu'il a écrit la série Sauvage, remplie d'histoires d'horreur sanglantes, de courses d'auto et d'action. «Cette série touche beaucoup ceux que j'appelle mes non-lecteurs», dit-il fièrement. Cela n'empêche pas les filles d'aimer ses histoires. Justement, deux admiratrices surgissent au coin du stand de Québec Amérique et se mettent à crier : «C'est François Gravel!» Elles demandent à être prises en photo avec lui.

Retiré du monde de l'enseignement depuis 2006, François Gravel se consacre désormais entièrement à l'écriture de ses romans. Son quinzième titre pour adultes - un roman policier - paraîtra à l'automne 2011. Pas de danger toutefois qu'il délaisse la littérature jeunesse! De toute façon, ses jeunes lecteurs seraient trop nombreux à le rappeler à l'ordre.

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