Corrompus ou corruptibles?

Depuis deux ans, un scandale n'attend pas l'autre. Les allégations de collusion, de favoritisme et de trafic d'influence se sont multipliées, si bien que plusieurs Québécois ont l'impression que la corruption, érigée en système, est partout.

15 Avril 2011 à 0H00

«Pourri! Dehors! Démissionne!» C'est sous les quolibets de 400 citoyens en colère que le maire de Mascouche, Richard Marcotte, reprenait ses fonctions le 17 janvier dernier, après un retrait temporaire de la scène politique locale. Richard Marcotte, comme d'autres maires, est sur la sellette depuis la diffusion d'un reportage de Radio-Canada, l'automne dernier, révélant ses liens étroits avec un entrepreneur en construction de la région, Normand Trudel. L'entreprise de ce dernier aurait obtenu près de 40 millions de dollars en contrats municipaux de 2000 à 2009. Selon Radio-Canada, l'entrepreneur aurait déboursé plusieurs milliers de dollars pour payer des travaux à la résidence du maire.

Depuis deux ans, les allégations de collusion, de favoritisme et de trafic d'influence se sont multipliées dans divers secteurs de la société, si bien que plusieurs Québécois ont l'impression que la corruption, érigée en système, est partout. «Tout le Québec n'est pas gangrené par la corruption, mais celle-ci semble plus répandue qu'on ne le croyait il y a deux ans, quand l'affaire du contrat des compteurs d'eau à Montréal a éclaté, souligne la rédactrice en chef du Devoir, Josée Boileau (B.A. communication, 87). Et ce n'est pas fini, car d'autres histoires circulent dans les salles de rédaction.»

Si les politiciens, fonctionnaires ou entrepreneurs québécois ne sont pas naturellement corrompus, comme le suggérait l'automne dernier une couverture du magazine canadien-anglais Maclean's, ils sont corruptibles. «Les gens deviennent corruptibles quand ils se trouvent dans un environnement propice», observe Benoît Dubreuil. Auteur d'un chapitre de L'État du Québec 2010 intitulé «Les Québécois sont-ils par nature corrompus?», ce chercheur postdoctoral en philosophie et membre de l'Institut des sciences cognitives de l'UQAM rappelle que «la corruption a été associée de tout temps à l'existence de rapports particuliers de loyauté et de relations basées sur l'endettement, à la suite de l'obtention de faveurs de toutes sortes - argent, contrats, postes prestigieux». Selon lui, trois ingrédients sont essentiels à la corruption. «Premièrement, ça prend de l'argent. Deuxièmement, il faut des personnes complaisantes qui sont redevables en raison de faveurs reçues. Troisièmement, on doit pouvoir agir à l'abri des regards ou à la faveur de silences complices.»

Aucun pays n'échappe à la corruption, note Jacques Bourgault, professeur associé au Département de science politique et à l'École nationale d'administration publique. «Le gène de la corruption n'existe peut-être pas, mais les êtres humains ne possèdent pas non plus de gène anti-corruption. Il faut aider les gens à rester honnêtes, dit-il. Comment? En maintenant des normes éthiques élevées à tous les niveaux de l'administration publique et en sanctionnant sévèrement ceux qui affaiblissent son intégrité.»

Foyers de corruption

Selon Benoît Dubreuil, ce n'est pas un hasard si l'industrie de la construction constitue l'un des principaux foyers de la corruption au Québec. «Ici comme ailleurs, ce secteur a toujours été vulnérable à l'infiltration par le crime organisé. Beaucoup d'argent comptant circule sur les chantiers, l'un des principaux refuges du travail au noir, et les règles concernant les processus d'appel d'offres et l'attribution des contrats publics ne sont pas toujours transparentes.»

Le juge Robert Cliche, qui présidait dans les années 70 une commission d'enquête sur la corruption dans l'industrie de la construction, soutenait qu'il fallait répéter cet exercice à tous les 10 ou 15 ans, rappelle Jacques Bourgault. «Trois décennies plus tard, un nouveau coup de balai ne ferait sûrement pas de tort», dit-il.

La scène municipale, là où le copinage et les enveloppes brunes sont monnaie courante, représente l'autre épicentre de la corruption, souligne le professeur Pierre Delorme, spécialiste de la politique urbaine au Département d'études urbaines et touristiques. Plusieurs facteurs favorisent les jeux de coulisse, notamment le faible intérêt des citoyens à l'égard de la politique municipale et la quasi-absence de contre-pouvoirs. «Aux dernières élections municipales à Montréal, 39 % des gens sont allés voter. Dans d'autres régions, il est fréquent que les maires soient élus par acclamation», mentionne le professeur. Les politiciens dans les petites municipalités ont aussi tendance à être plus sensibles aux cadeaux en tout genre. «Être maire d'une petite municipalité, c'est travailler à temps plein pour moins de 30 000 $ par année», dit Pierre Delorme.

Désaffection collective

Josée Boileau croit elle aussi qu'une opposition citoyenne forte serait en mesure de jouer un rôle de chien de garde. «Il est inimaginable qu'il n'y ait pas de véritable opposition dans une ville de l'importance de Laval, dit-elle. Notre désaffection collective à l'égard de la politique n'aide pas à contrer la corruption. Pas étonnant que certains politiciens parviennent à se bâtir de véritables fiefs.»

Le journaliste Jean-François Lisée (LL.B. sciences juridiques, 79; M.A. communication, 91), ex-conseiller des premiers ministres Jacques Parizeau et Lucien Bouchard, et aujourd'hui directeur du Centre d'études et de recherches internationales de l'Université de Montréal, est un observateur de longue date de la scène politique québécoise. Selon lui, les pratiques douteuses dans le domaine des contrats publics, l'utilisation de prête-noms pour faire des dons aux partis politiques et la perméabilité du processus de nomination des juges aux influences de toutes sortes, témoignent d'une dégradation générale du climat éthique au cours de la dernière décennie. «Quand on apprend que le premier ministre a demandé à chacun de ses ministres de récolter 100 000 $ par année pour le parti, ce qui ne s'était jamais vu auparavant, on s'ennuie de l'époque de René Lévesque!» L'ancien premier ministre du Québec, rappelle Jean-François Lisée, avait lancé un message clair d'intégrité au personnel de l'État et à l'ensemble de la population en faisant adopter sa loi sur le financement des partis politiques, qui visait à mettre un terme au pouvoir de l'argent sur celui du citoyen.

Retrouver le sens de l'État

Pour enrayer la corruption à court et moyen terme, il importe de relever le niveau d'intolérance des fonctionnaires à l'égard des pratiques douteuses, de renforcer les mécanismes de contrôle et de vérification, en particulier dans l'attribution des contrats publics, dont les coûts ont grimpé en flèche, et de protéger ceux qui veulent dénoncer les comportements inacceptables, énumère Jacques Bourgault, qui déplore par ailleurs la trop forte politisation de la fonction publique. «Des sous-ministres, des directeurs généraux de services et autres cadres, qui doivent servir l'intérêt public, n'osent pas poser des questions ou soulever des objections. De quoi ont-ils peur? Ils ont peur pour leur carrière, peur d'être perçus comme des gens qui s'opposent au parti au pouvoir.»

Abondant dans ce sens, Benoît Dubreuil estime que l'État québécois devrait développer et valoriser davantage l'expertise au sein de sa fonction publique, plutôt que de faire appel de plus en plus aux firmes privées pour définir l'orientation à donner aux grands projets de construction et d'ingénierie.

Sur la scène municipale, Pierre Delorme propose que les municipalités régionales de comté créent des postes de commissaires à l'éthique qui seraient totalement indépendants du pouvoir politique. «Ces commissaires auraient un mandat de cinq ans et posséderaient une équipe avec un pouvoir d'enquête.»

Josée Boileau estime pour sa part que les propositions du gouvernement pour assainir les mœurs politiques vont dans tous les sens. «L'idée, empruntée aux Américains, de créer une unité anticorruption permanente ne s'appuie sur aucun plan précis. La corruption, c'est comme une toile d'araignée. Les enquêtes policières et journalistiques, bien qu'essentielles, ne donnent que des révélations en pièces détachées. Seule une commission d'enquête publique permettrait de relier les fils de la toile, en identifiant les acteurs et leurs complices, ainsi que leur mode d'opération.»

L'éditorialiste du Devoir insiste surtout sur l'importance de faire émerger un nouveau discours politique sur la scène publique. «Depuis 20 ans, on accuse l'État d'être trop lourd, dépensier et inefficace. Pourtant, à long terme, la meilleure façon d'éloigner les profiteurs consiste à redonner à l'État une mission plutôt que des objectifs de rentabilité, à inculquer chez ses agents le sens du bien commun. On ne gère pas le bien public comme on gère les biens d'une entreprise privée.»

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