Monsieur sudoku

15 Avril 2011 à 0H00

Série Tête-à-tête
Rencontre avec des diplômés inspirants, des leaders dans leur domaine, des innovateurs, des passionnés qui veulent rendre le monde meilleur.​

Fabien Savary (Ph.D. psychologie, 95) signe plus souvent dans La Presse que Patrick Lagacé. Il s'immisce aussi dans les pages du Devoir, du Soleil et de dizaines d'autres périodiques, autant au Chili qu'en Israël ou en France. Depuis 2005, ce professeur de psychologie au Cégep régional de Lanaudière conçoit des sudokus, ces grilles de chiffres qui poussent des centaines de milliers de lecteurs à se creuser les méninges et à ronger leur crayon.

Étonnamment, l'ex-Uqamien n'aime pas tellement résoudre les jeux de logique. «J'aime les concevoir, c'est différent», précise l'intello de 46 ans, tête rasée et yeux souriants.

Depuis ses études de doctorat en psychologie à l'UQAM et son postdoctorat à l'Université de Princeton, il sonde les profondeurs du raisonnement humain. Parmi ses réalisations : un logiciel qui simule comment le cerveau arrive, à partir de quelques données connues, à faire des déductions pour cerner l'inconnu.

«Imaginez que je tiens un paquet de cartes, illustre le professeur. Je pose deux postulats : a) si j'ai un valet, j'ai nécessairement une reine ; et b) si j'ai une reine, j'ai nécessairement un roi. Maintenant, si je vous dis que j'ai un valet dans mon jeu, ai-je obligatoirement un roi?» Il suffit de presque rien au cerveau humain pour déduire la bonne réponse : oui.

«Et si je vous dis que j'ai un roi, ai-je nécessairement un valet?» Le raisonnement requis est un tantinet plus complexe, mais la plupart des gens arrivent à la bonne réponse : non. «En enchaînant des combinaisons de ET, de OU, de SI, l'humain arrive à faire des déductions très poussées, poursuit-il. Mais passé un certain seuil, il se met à faire des erreurs. Un bon logiciel de simulation est capable de prédire ces erreurs.»

À l'époque où il vit à Princeton, Fabien Savary conçoit des jeux de logique qu'il met sur Internet. Analyser, coup par coup, comment les joueurs s'y prennent pour les résoudre lui permet d'explorer les arcanes du raisonnement humain. L'expérience lui apprend également à quel point les jeux en ligne ont du potentiel. Son expérience fait fureur et les volontaires sont nombreux à vouloir jouer.

Lorsqu'il revient à Montréal, en 1996, les postes de professeur dans les universités se font rares. Le Web, en contrepartie, connaît une véritable explosion. Le psychologue démarre une petite entreprise spécialisée dans la création de jeux de logique sur Internet. Il crée notamment parc-internet.com, qui devient le rendez-vous des amateurs de jeux de lettres. En collaboration avec sa conjointe Isabelle Vadeboncoeur (Ph.D. psychologie, 98) et le couple Michel Hannequart-Martine Ferron, il monte ensuite l'entreprise Ludipresse, qui vend des mots croisés, des mots fléchés et d'autres jeux de logique à toutes sortes de périodiques.

La folie des sudokus, elle, survient à la fin 2004. «La vague a démarré en Europe et nous avons rapidement eu vent du phénomène, raconte Fabien Savary. Ma blonde s'est mise à résoudre des sudokus par centaines. En la regardant faire, j'ai eu l'idée de créer des grilles qui, plutôt que d'être simplement pondues par une machine, seraient bâties en faisant appel à mes connaissances sur le raisonnement humain.»

Le nombre de grilles possibles au sudoku est égal à 6 milliards... multiplié par un million... multiplié par un million! «Pour créer un jeu efficace, il faut qu'il y ait une seule solution possible. Il faut aussi qu'on puisse résoudre le jeu sans faire appel à une machine. Si le joueur doit tenir compte simultanément de 15 indices pour savoir quel numéro inscrire dans une case, ça devient franchement barbant.»

Le psychologue conçoit alors un logiciel capable d'analyser quelles stratégies sont nécessaires pour résoudre un sudoku donné. Du même coup, il arrive à prédire le degré de difficulté de chaque grille. Ses jeux font fureur. Surfant sur la vague, Fabien Savary publie quatre livres de sudokus, «coups de cœur» des librairies Renaud-Bray.

Depuis 2007, ce passionné de logique travaille comme professeur de psychologie au cégep. «Je ne pourrais plus vivre uniquement des jeux, dit-il. Il y a trop de concurrence maintenant.» À ses étudiants, il enseigne la beauté et la puissance du raisonnement humain. «Les bases sont les mêmes, qu'on essaie de résoudre un sudoku... ou d'envoyer un homme sur la Lune.»

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