À gauche ou à droite?

Au Québec, la question nationale a largement polarisé le débat politique au cours des 40 dernières années. Aujourd'hui, les querelles entre souverainistes et fédéralistes font de plus en plus place à un débat entre la gauche et la droite.

15 Novembre 2011 à 0H00

Appui massif au NPD et défaite écrasante du Bloc québécois, puis déchirements au sein du mouvement souverainiste et ascension dans les sondages de la Coalition pour l'avenir du Québec. Depuis les élections fédérales du 2 mai 2011, la scène politique québécoise est chamboulée. Un réalignement des forces se dessine.

Comment expliquer l'engouement des Québécois pour le NPD et la popularité de la Coalition pour l'avenir du Québec dont le chef, François Legault, a déclaré qu'il voulait mettre le projet de souveraineté en veilleuse pour les 10 prochaines années? Les Québécois se désintéressent-ils de la question nationale? Le débat entre la gauche et la droite est-il en voie de supplanter celui sur l'avenir politique du Québec?

Élu député du NPD dans la circonscription d'Abitibi-Baie-James-Nunavik-Eeyou avec une majorité de près de 7 000 voix, le leader autochtone Roméo Saganash (L.L.B., 91) dit avoir vu venir le raz-de-marée orange qui a déferlé sur le Québec le 2 mai dernier. «Partout où je suis allé, de Kuujjuaq à Chibougamau, en passant par Matagami et Val-d'Or, des gens issus de tous les horizons me disaient que le NPD était le parti politique qui incarnait le mieux la voie du changement. Au début de la campagne électorale, celle qui est aujourd'hui mon adjointe est venue m'offrir ses services comme bénévole en disant : J'ai toujours été souverainiste, mais je veux être avec vous pour barrer la route aux conservateurs de Stephen Harper.»

Michel Venne (B.A. communication, 90), directeur de l'Institut du nouveau monde (INM), éditeur de l'Annuaire du Québec et ancien chroniqueur au Devoir, croit lui aussi que le vote des Québécois en faveur du NPD exprimait une volonté de changement. «L'enjeu des élections était le suivant : veut-on réélire un gouvernement Harper majoritaire? Les Québécois ont répondu non. Ils aiment bien Gilles Duceppe, mais le Bloc, présent à Ottawa depuis 20 ans, a fini lui aussi par symboliser la stagnation qui caractérise la vie politique au pays.»

Impuissance et lassitude

Depuis le deuxième référendum de 1995, le projet de souveraineté du Québec, dont les appuis plafonnent à 40 %, ne semble plus susciter la ferveur et l'enthousiasme que l'on a connus dans les décennies précédentes, soulignent plusieurs analystes. D'ailleurs, pour gagner le cœur des Québécois aux dernières élections fédérales, le NPD n'a pas eu besoin de faire vibrer la corde nationaliste.

La polarisation souverainisme-fédéralisme, héritée de la Révolution tranquille, est devenue au fil des ans synonyme de paralysie politique, générant un sentiment d'impuissance et de lassitude chez plusieurs Québécois, observe Mathieu Bock-Côté (M.A. sociologie, 08 ), chargé de cours et doctorant en sociologie à l'UQAM. «Dans les années 60 et 70, l'indépendance du Québec est passée du statut de rêve à celui de projet. Aujourd'hui, c'est l'inverse. Un peuple ne peut pas échouer à deux référendums sans que cela ne porte à conséquence.» Le jeune franc-tireur souverainiste constate que la coalition incarnée par le Parti québécois depuis la fin des années 60, qui rassemblait des gens de gauche, de centre et de droite autour d'un projet d'indépendance réalisable à court ou moyen terme, s'effrite dans un contexte où la perspective de l'accession du Québec à la souveraineté s'éloigne de plus en plus. «Aujourd'hui, la frange la plus à gauche des souverainistes lorgne vers Québec solidaire, tandis que les plus conservateurs regardent du côté de la Coalition de François Legault.»

Selon Michel Venne, «la Coalition de François Legault pourrait récolter des appuis à la fois auprès des électeurs libéraux déçus de la gestion du gouvernement Charest et auprès des nationalistes modérés». La Coalition commet toutefois une erreur en écartant le projet de souveraineté, croit l'ancien journaliste. «Même si la question nationale n'est plus au centre de l'agenda politique et même si les Québécois n'en font pas une priorité à court terme, elle demeure l'un des éléments les plus structurants de notre vie politique. Il en sera ainsi tant et aussi longtemps que les Québécois formeront un peuple minoritaire de langue et de culture françaises en Amérique du Nord.»

Pour Christian Nadeau (M.A philosophie, 96), professeur de philosophie politique à l'Université de Montréal et auteur de Contre Harper - Bref traité philosophique sur la révolution conservatrice, c'est tout le contraire. Selon lui, la question nationale au Québec constitue une sorte de maladie infantile sur le plan politique. «Nous sommes tellement enfermés dans le débat national que d'autres problèmes essentiels, sociaux, économiques ou culturels, engageant notre responsabilité de citoyens, sont marginalisés. Je veux bien que l'on défende les intérêts du Québec, mais à l'aune de quelles valeurs?»

Solidaires contre lucides

Dans un contexte de désaffection à l'égard de la question nationale, le clivage gauche/droite, ou encore le débat entre «solidaires» et «lucides», prend de l'ampleur depuis quelques années. En témoignent, entre autres, la création de Québec Solidaire (gauche) en 2006 et celle, plus récente, du Réseau Liberté-Québec (droite) et de la Coalition pour l'avenir du Québec (centre-droit).

Pour Roméo Saganash, il va de soi que l'opposition gauche-droite occupe une plus grande place dans le débat public en général, au Québec comme au Canada. «Avec un gouvernement conservateur majoritaire et une opposition officielle incarnée par le NPD, l'affrontement gauche-droite risque de se manifester dans tous les grands dossiers : santé, éducation, sécurité, criminalité et politique étrangère», souligne le député.

«Les intellectuels conservateurs, qui se retrouvent tant dans le camp fédéraliste que dans le camp souverainiste, occupent de nombreuses tribunes et jouent un rôle de plus en plus important dans l'animation du débat public au Québec», observe pour sa part Martin Petitclerc (Ph.D. histoire, 04), professeur au Département d'histoire. Ces intellectuels, dit-il, interviennent dans les journaux de Quebecor, dans certaines émissions d'affaires publiques, dans des revues comme L'Action nationale et Arguments, ou gravitent autour de réseaux tels que l'Institut économique de Montréal et le Réseau Liberté-Québec. «Certains remettent en question ce qu'ils appellent les vaches sacrées du modèle québécois, note l'historien. Il faut, disent-ils, réduire la présence de l'État, sabrer dans ses programmes et faire plus de place au privé dans les services publics. C'est la position que défendent notamment l'Institut économique de Montréal et le Réseau Liberté-Québec. D'autres, partisans d'un conservatisme culturel, prônent un retour à des valeurs communes, inscrites dans l'histoire du Québec, qui donneraient un sens à la collectivité. Pour eux, le Québec aurait réalisé une coupure trop profonde avec son passé et irait trop loin en acceptant les valeurs et coutumes des nouveaux arrivants.»

Michel Venne observe également, depuis 10 ans, l'affirmation d'une droite intellectuelle. Cela dit, la société québécoise demeure selon lui une société foncièrement libérale. «Plusieurs enquêtes d'opinion, réalisées au cours des cinq dernières années, révèlent qu'une majorité de Québécois croient en la liberté individuelle, en l'initiative personnelle et en l'économie de marché. Ils soutiennent aussi une présence forte de l'État dans les services aux citoyens, la redistribution de la richesse et l'encadrement de l'économie. Par contre, ils sont déçus de l'action de leurs dirigeants politiques et de la performance de l'État. C'est pourquoi ils sont sensibles au discours de François Legault, qui insiste sur l'importance d'un État efficace et intègre.»

Le clivage gauche/droite ne doit pas reléguer dans l'ombre la question nationale, lance Mathieu Bock-Côté. Adversaire de la politique de la table rase, il appelle à un recentrage identitaire en préservant ce qu'il nomme les «éléments fondamentaux de la question nationale» : défense de la langue française et de la mémoire historique de la majorité francophone comme pôles de référence d'une culture québécoise commune, promotion de la laïcité et du rôle de l'État. Le jeune sociologue, connu pour ses opinions conservatrices, critique évidemment la gauche social-démocrate, coupable de multiculturalisme. Mais il s'inquiète surtout de l'émergence d'une nouvelle droite libertarienne autour du Réseau Liberté-Québec qui, dit-il, «fait le procès de l'héritage de la Révolution tranquille dans son ensemble, encourage le démantèlement de l'État et va jusqu'à réclamer l'abolition des lois linguistiques au nom de la liberté individuelle.»

Se définissant comme un intellectuel de gauche, Christian Nadeau n'est pas de ceux qui considèrent que la question nationale doit primer toutes les autres. La société civile doit se mobiliser contre le gouvernement Harper, maintenant plus que jamais, soutient-il. «Les conservateurs de Stephen Harper forment l'un des gouvernements les plus autoritaires que nous ayons connus. Forts d'une nouvelle majorité parlementaire, ils disposent désormais de toute la marge de manœuvre nécessaire pour appliquer leur programme de transformation de la culture politique canadienne : opposition à l'avortement, aux gais et au féminisme, compressions dans le domaine de la culture, répression plutôt que prévention en matière de criminalité et militarisation de la politique étrangère.»

La question nationale n'est peut-être plus, pour plusieurs, le facteur premier de mobilisation sociale et électorale, mais elle fait toujours partie du paysage politique. Même pour Québec solidaire, la souveraineté du Québec, sans être l'objectif prioritaire de son action, demeure souhaitable et s'inscrit dans le projet global d'une société plus juste et plus égalitaire. «Les Québécois demeurent majoritairement nationalistes et veulent des leaders capables de défendre leur identité, affirme Michel Venne. Prenons les jeunes. S'il faut en croire les sondages, leurs principales préoccupations concernent la justice sociale, la dégradation de l'environnement, la démocratie et la qualité de vie en général. Mais lorsqu'on leur demande : Êtes-vous en faveur de la souveraineté?, la plupart répondent oui.»

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