Il était une fois sur le Web...

Il y a 20 ans, le métier n'existait pas. Depuis qu'Internet a fait irruption dans nos vies, l'UQAM a contribué à former la toute première génération de créateurs Web.

15 Novembre 2011 à 0H00

Diane Labelle se souvient comme si c'était hier du premier site qu'elle a visité. «C'était celui de la Bibliothèque du Congrès de Washington. Je me suis dit : Wow! Voilà l'avenir : l'accès instantané à du contenu sans intermédiaire», raconte celle qui est aujourd'hui vice-présidente, opérations et ressources humaines, de l'agence Phéromone, spécialiste du Web.

L'arrivée d'Internet a chamboulé le plan de carrière de Diane Labelle (B.A. linguistique, 84), qui se destinait plutôt à la bibliothéconomie. En 1994, elle fonde Néomédia, l'une des premières agences Web au Québec (avec Phéromone, qui l'emploiera 16 ans plus tard). «Nous avions pour mission de convaincre les entreprises de se doter d'un site Internet, mais c'était trop tôt, se rappelle-t-elle. Les gens étaient curieux, mais ils n'étaient pas prêts à investir.»

Le vent tourne l'année suivante. Grâce à une série de rencontres et de démonstrations convaincantes, Néomédia obtient un contrat pour réaliser le premier site Web du gouvernement du Québec. «Le site de la Maison blanche venait d'être lancé et nous avions le mandat de faire mieux, rien de moins!», se remémore Diane Labelle.

Le 4 mai 1995, devant 400 personnes, le premier ministre Jacques Parizeau effectuait le premier clic officiel sur le site du gouvernement. «Nous avions travaillé jour et nuit pendant deux mois, poursuit la pionnière du Web. Au départ, nous devions concevoir uniquement le site principal du gouvernement et la page du premier ministre, mais les ministères ont aussi voulu avoir leurs pages... le tout en français, en anglais et en espagnol!»

La bulle techno

On a baptisé «bulle technologique» la frénésie qui s'est emparée des investisseurs dans le domaine des technologies de la communication au milieu des années 1990. Diane Labelle se rappelle cette période faste, durant laquelle elle travaillait à titre de vice-présidente, communications et développement des affaires, chez Nurun, une filiale de Quebecor. Elle s'occupait alors des comptes de RONA, Archambault Musique, Bombardier, Radio-Canada, Télé-Québec et Téléfilm Canada, entre autres. «Le nombre d'employés est passé de 23 à 1200 et l'action de 9 $ à 85 $», raconte-t-elle.

À cette époque, la popularité fulgurante du Web se répercute sur les programmes d'études. Plusieurs étudiants enthousiastes plongent dans l'aventure du multimédia interactif, un profil du baccalauréat en communication de l'UQAM offert à partir de 1997. «C'était un fantastique laboratoire où la fébrilité était contagieuse, car on découvrait littéralement un nouveau langage», se souvient le réalisateur Vincent Morisset (B.A. communication, 99), issu de la première cohorte de diplômés. «Je ne connaissais rien à l'informatique, mais mon expérience en montage cinématographique me laissait entrevoir qu'à court terme, tous les équipements seraient numériques», se rappelle pour sa part Pierre-Mathieu Fortin (B.A. communication, 00), aujourd'hui chef de la création originale, Internet et Services numériques, à Radio-Canada.

Quelques mois après leur arrivée sur le marché du travail, Vincent Morisset et Pierre-Mathieu Fortin font équipe avec Dominic Turmel (B.A. communication, 98) et obtiennent le contrat de réalisation du site Web d'Ex-Centris, le nouveau complexe cinématographique d'avant-garde fondé par Daniel Langlois (B.A. design graphique, 80). «C'était l'un des premiers sites expérientiels utilisant le logiciel multimédia Flash, et il a marqué le paysage québécois», note Vincent Morisset, qui s'est fait connaître depuis en signant notamment plusieurs projets Web pour le groupe Arcade Fire.

Les mutations du Web

Pendant longtemps, les sites Web n'ont constitué qu'une vitrine, qu'une transposition plus ou moins fidèle des brochures corporatives. «Nous n'exploitions pas toutes les possibilités de l'Internet, convient Diane Labelle. Cela a changé avec l'arrivée du commerce électronique.»

Après l'éclatement de la bulle techno, en mars 2000, on a assisté à la naissance de sites interactifs - le fameux Web 2.0. Dans les boîtes de communication, le Web s'intègre alors peu à peu aux équipes dites «traditionnelles». «Auparavant, il y avait toujours deux équipes pour rencontrer les clients et elles ne travaillaient pas toujours de concert», rappelle Diane Labelle, qui a bâti le service interactif de l'agence de publicité PALM + HAVAS Montréal, où elle a travaillé de 2001 jusqu'à son embauche chez Phéromone, en 2010.

Comme Diane Labelle, Éloïse Camiré (M.A. communication - multimédia interactif, 05) a travaillé chez Nurun, avant de cofonder Double-écho Création, sa propre firme. Parmi ses clients, on retrouve Ariane Moffat, les PagesJaunes, Walmart, Holt Renfrew, la maison d'édition Les Allusifs et la firme Ædifica. «Il y a quelques années, plusieurs clients voulaient un site visuellement éclaté, se rappelle-t-elle. Aujourd'hui, ils ont compris que les gens ne vont pas sur le Web pour tripper. Ils cherchent avant tout des informations.»

L'aventure Urbania

«Le contenu est la clé du succès sur le Web», renchérit Philippe Lamarre (B.A. design graphique, 00), dont le parcours sur la toile doit beaucoup au hasard... et aux délires de l'équipe du magazine Urbania. Rejeton déjanté de la boîte de design graphique TOXA, cofondée avec son ami Vianney Tremblay (B.A.A., 2001), Urbania a rapidement su profiter des possibilités du Web. «Chacune des parutions était accompagnée d'un microsite Web qui regroupait de courts films, des concours et des sondages, se souvient Philippe Lamarre. Nous laissions libre cours à notre imagination. Nous pouvions faire n'importe quoi, c'était vraiment le far west!» Un exemple? Un jeu de mini-putt en ligne qui devient rapidement un gadget culte... même si l'équipe d'Urbania avait repiqué sans autorisation la voix du commentateur de RDS Serge Vleminckx! «La station l'avait même mis sur sa page d'accueil», rigole Philippe Lamarre.

Dans le premier numéro du magazine, en 2003, l'équipe relance une idée du professeur Frédéric Metz, de l'École de design de l'UQAM : trouver une couleur unique pour les taxis de Montréal. «Sur notre site, les gens pouvaient cliquer sur la couleur de leur choix pour voir l'effet sur un taxi typique de Montréal, et ensuite voter, raconte Philippe Lamarre. Nous faisions du Web 2.0 avant même que le concept n'existe!»

En 2007, le projet Montréal en 12 lieux - une série télévisée pour TV5 qui a ensuite donné naissance à un site Web du même nom - a positionné TOXA comme un joueur majeur dans le domaine du Web. Ce site permet à l'internaute de découvrir 12 lieux de Montréal, parmi lesquels le Club 281, la station de métro Berri, le mont Royal et l'hôtel Ritz-Carlton, et de les explorer de façon interactive. Récompensé par de nombreux prix, le site est encore très actuel quatre ans plus tard. «Cela nous a ouvert des portes dans l'univers du Web documentaire et de la télé», souligne Philippe Lamarre, qui se définit aujourd'hui comme un producteur de contenu.

Peu après l'aventure de Montréal en 12 lieux, le site Urbania.ca voyait le jour. Véritable communauté virtuelle avec ses 60 000 visiteurs par mois, il est devenu le principal canal de communication avec le public et le cœur de la marque Urbania, précise Philippe Lamarre. «On y retrouve tout ce qui a été produit depuis huit ans - archives des magazines, photos, vidéos, documentaires, concours, etc.»

Des séries sur le Web

Pour les deux amoureux du cinéma que sont Pierre-Mathieu Fortin et Vincent Morisset, le Web est certes le nouveau média à exploiter, mais l'essentiel demeure de raconter une bonne histoire pour toucher le public.

En poste à Radio-Canada depuis 2008, Pierre-Mathieu Fortin a développé avec des producteurs externes les premières Webséries comme Les chroniques d'une mère indigne, En audition avec Simon, Temps mort et, plus récemment, Zieuter.tv, Fabrique-moi un conte et Neuroblaste. «Nous faisons figure de pionniers dans la francophonie», souligne-t-il fièrement.

Les Webséries de Radio-Canada remportent en effet des prix sur la scène internationale. Cette année, Temps mort a remporté le prix Best online drama au Festival de Banff, en compétition avec des productions britanniques, américaines et australiennes. Et Les chroniques d'une mère indigne seront bientôt adaptées à la télévision française. «Les Webséries sur lesquelles nous travaillons seront bientôt diffusées sur de multiples plateformes, poursuit Pierre-Mathieu Fortin. Les tablettes prennent de plus en plus de place et je crois que l'on assistera, grâce aux possibilités de l'interactivité, à une hybridation entre le jeu et la fiction.»

Encore plus d'interactivité !

L'interactivité est le dada de son ami Vincent Morisset. Ce dernier a créé en 2004 le premier site du groupe Arcade Fire, récompensé par des prix Boomerang et Grafika. Ses nombreuses collaborations avec le groupe (des amis de longue date, précise-t-il) l'ont amené à réaliser en 2007 le clip, également primé, de la chanson Neon Bible, considéré par les experts comme le premier clip interactif.

Le clip fut mis en ligne sur le site du groupe et non pas lancé à la télévision, «ce qui constituait à l'époque une profession de foi envers le Web», juge son réalisateur. L'internaute qui le visionne peut cliquer à loisir dans la page, où l'on ne voit que le chanteur du groupe, afin de générer des mouvements et de faire apparaître des objets. «J'aime quand les gens oublient qu'ils sont devant un ordinateur et qu'ils se laissent prendre par le jeu», dit Vincent Morisset (voir www.vincentmorisset.com).

Il a récemment réalisé le film Bla Bla, pour le compte de l'Office national du film, un précurseur de la production interactive. «Il s'agit d'un film pour ordinateur qui propose une réflexion sur la façon de raconter une histoire sur le Web, à mi-chemin entre le dessin animé, le livre illustré et le jeu», explique le réalisateur.

Web mobile

Tous les créateurs du Web s'entendent sur une chose : les applications mobiles et la géolocalisation constituent l'avenir du Web. Et c'est déjà commencé: l'application mobile d'Urbania, par exemple, permet à ses utilisateurs de consulter du contenu en fonction de leur localisation géographique.

«À l'heure actuelle, si les gens ne peuvent pas trouver ta compagnie ou ton site sur une application mobile, tu es déjà en retard», note Éloïse Camiré. Et les défis à relever ne manquent pas. «La cohérence du contenu sur l'ensemble des plateformes est un enjeu majeur», souligne Diane Labelle. «Sur une tablette ou un téléphone, la navigation ne s'effectue pas de la même façon et, l'écran étant plus petit, le contenu doit être présenté plus clairement», remarque Éloïse Camiré.

L'an dernier, Vincent Morisset a de nouveau innové en proposant ce qu'il appelle du «synchronized artwork» pour le plus récent album d'Arcade Fire, The Suburbs. «Je trouvais paradoxal qu'en cette ère technologique interactive, on en soit encore réduit à ne voir qu'une image jpeg quand on écoute de la musique sur un téléphone intelligent ou sur un lecteur numérique, explique-t-il. Je m'ennuie des pochettes d'antan, alors je les ai recréées à ma façon, en faisant des microchapitres pour chaque chanson, qui permettent d'insérer des hyperliens à chaque vers. Ça ne s'était jamais fait d'allier textes et contenus de cette façon.» Une nouveauté dont le quotidien britannique The Guardian a fait état. Mais pour que l'idée fasse boule de neige, il faudra que les gros joueurs de l'industrie, les Apple et Amazon de ce monde, se l'approprient.

Plus que jamais, le savoir-faire québécois s'exporte en matière de création Web. Vincent Morisset a réalisé récemment un film sur le groupe islandais Sigur Rós, tandis qu'Éloïse Camiré a obtenu un contrat avec une entreprise... japonaise! «Avec le Web, il n'y a pas de frontières pour aller chercher de nouveaux clients, conclut-elle. Sauf que c'est plus compliqué pour tenir des réunions!»

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