Au nom de toutes les siennes

15 Avril 2011 à 0H00

Série Tête-à-tête
Rencontre avec des diplômés inspirants, des leaders dans leur domaine, des innovateurs, des passionnés qui veulent rendre le monde meilleur.​

«J'ai été témoin très jeune de la violence conjugale qui sévit dans ma communauté et je voulais en comprendre les raisons pour pouvoir agir», affirme avec aplomb Julie Rousseau. La jeune femme de 30 ans, originaire de la communauté innue de Mashteuiatsh, près de Roberval, n'a pas la langue dans sa poche. «Je suis tannée que les autochtones soient utilisés comme objets de recherche sans jamais profiter des retombées de la recherche», dit celle qui a remédié à la situation en s'impliquant activement au cours des dernières années dans deux projets d'intervention auprès des femmes autochtones.

Julie Rousseau (M.A. sexologie, 09) a joint en 2000 les rangs de Femmes autochtones du Québec, un organisme visant l'amélioration des conditions de vie des familles autochtones, qui regroupe des représentantes de différentes nations autochtones du Québec - abenakise, huronne-wendate, algonquine, atikamekw, crie, innue, mi'gmaq, mohawk et naskapie. «Ce fut une véritable école pour moi, confie-t-elle. J'y ai appris l'histoire de mon peuple, ainsi que l'importance d'attirer l'attention du gouvernement sur notre situation. C'est un défi de tous les instants, car en termes de poids démographique, nous sommes moins nombreux que les immigrants.»

Les autochtones vont-ils en revenir de la colonisation?, lui demande-t-on (trop) souvent. «La réponse est non, tant que nous devrons vivre avec ses impacts, affirme-t-elle, car la violence conjugale, la toxicomanie, le décrochage scolaire ou le suicide ont tous pour dénominateur commun la déculturation et la dépossession qu'ont subies les autochtones.»

Dans la foulée de sa maîtrise, qui portait sur la violence conjugale envers les femmes autochtones du Québec, Julie Rousseau a été embauchée par le Service aux collectivités (SAC) de l'UQAM pour participer au projet ISHKUTEU, mené en partenariat avec Femmes autochtones du Québec et la Fédération de ressources d'hébergement pour femmes violentées et en difficulté du Québec. «La finalité du projet était de s'assurer que les femmes autochtones violentées et en difficulté aient accès à un réseau de services adaptés à leurs besoins et réalités, à l'intérieur comme à l'extérieur de leurs communautés», précise-t-elle.

Au Québec, les maisons d'hébergement préconisent une approche féministe, qui autonomise les femmes en mettant l'accent sur leurs droits et en les encourageant à parler au «je», par exemple, afin de renforcer leur estime de soi. «Cette approche fonctionne très bien avec les femmes non autochtones, un peu moins avec les femmes autochtones, pour qui le nous familial et collectif est primordial», explique Julie Rousseau, qui a entre autres suggéré aux intervenantes des maisons d'hébergement de discuter avec les femmes autochtones des impacts de la violence conjugale sur les enfants.

Le projet ISHKUTEU terminé, Julie Rousseau a eu l'occasion de poursuivre son engagement en prenant part au projet Wasaiya, une autre collaboration entre Femmes autochtones du Québec et le SAC de l'UQAM. Ce projet vise à informer les femmes autochtones sur leur droit à l'égalité à titre de femmes et d'autochtones, de façon à développer leur capacité à identifier des situations de double discrimination pouvant survenir dans leur quotidien sur les réserves ou en milieu urbain.

La double discrimination a beaucoup à voir avec la violence conjugale, surtout depuis les modifications apportées à la Loi sur les Indiens, en 1985, lesquelles ont établi le concept de paternité non déclarée, explique la jeune femme. Pour transmettre son statut d'Indienne, une femme autochtone doit obligatoirement obtenir la reconnaissance de la paternité par le père. S'il n'y a pas de père, on présume que celui-ci est blanc et l'enfant est alors considéré comme à moitié autochtone. Dans une situation de violence conjugale, ces dispositions légales peuvent forcer la femme autochtone à choisir entre son intégrité physique et la transmission à son enfant de son statut et de tous les droits économiques qui s'y rattachent. «Il y a beaucoup d'enfants sans statut à Mashteuiatsh, souligne Julie Rousseau. Ceux-ci n'ont pas accès aux services, même s'ils vivent la culture autochtone au jour le jour.»

Le but ultime des formations du projet Wasaiya était d'amener les femmes autochtones à prendre conscience de leurs droits pour qu'elles exercent ensuite des pressions sur leur Conseil de bande, majoritairement composé d'hommes. «La Loi sur les Indiens a été modifiée en décembre dernier, la loi C-3 visant à éliminer la discrimination qu'ont vécue des femmes autochtones ayant marié un non-autochtone», note Julie Rousseau, qui est de retour dans sa communauté - après 11 années d'études et de travail à Montréal - et qui souhaite poursuivre son engagement pour améliorer la vie de ses concitoyennes.

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