La passion au travail

Jacques Forest, professeur à l'École des sciences de la gestion, s'intéresse aux employés heureux.

4 Avril 2011 à 0H00

Durant ses études, Jacques Forest (B.A. psychologie, 1998), féru de ski de fond, souhaitait devenir psychologue sportif. Devant le peu de débouchés, le jeune chercheur de 34 ans s'est plutôt dirigé vers la psychologie organisationnelle. Aujourd'hui professeur au Département d'organisation et ressources humaines de l'ESG UQAM, il étudie, en compagnie de ses collègues du Département de psychologie Robert Vallerand et Nathalie Houlfort, les liens entre la performance et le bien-être au travail, un champ de recherche qui n'est pas bien éloigné de ses premières amours. «Pour performer dans leur travail, les employés doivent, au même titre que les sportifs, être au meilleur de leur forme, et ce, autant physiquement que mentalement», explique-t-il.

Mais qu'est-ce qu'un employé heureux et comment peut-il rester au top de ses capacités jour après jour? En satisfaisant, entre autres, trois besoins psychologiques : l'autonomie, l'impression de se sentir efficace et compétent et l'affiliation sociale. «Nous voulons être le conducteur de notre vie et non pas avoir le rôle de passager, explique le psychologue. Nous souhaitons également agir en cohérence avec nos valeurs profondes et nous sentir aptes à exercer des tâches quotidiennes de manière efficace. Nous éprouvons enfin le besoin d'échanger avec nos collègues, de prendre soin d'eux. Lorsque ces trois besoins sont comblés, il y a équilibre entre performance et bien-être.» Des employés «comblés» seront plus positifs, ressentiront plus d'énergie et seront moins enclins à souffrir d'épuisement professionnel.

Harmonieux et obsessifs

Aux trois besoins psychologiques de base s'ajoute une variable fort importante : la passion. «Il faut aimer son travail.» Selon le chercheur, les passionnés au travail se divisent en deux clans : les harmonieux et les obsessifs. «Les harmonieux savent comment s'investir à fond et se désinvestir tout autant, explique Jacques Forest. À l'image des athlètes, ils savent récupérer après l'effort : ils sont capables de se reposer après leur journée de travail et de s'investir dans d'autres domaines de leur vie, dans des loisirs, etc. Ils n'ont pas mis tous leurs œufs dans le même panier.»

Les passionnés obsessifs, sans surprise, sont plus problématiques. «Ils sont ce qu'on appelle des workaholic, ils ne savent pas quand décrocher. En vacances, les obsessifs auront les yeux rivés sur leur Blackberry, tandis que les harmonieux fermeront leur portable.»

Au premier regard, les obsessifs ne se distinguent pas des autres passionnés: ils sont tout aussi performants et ne travaillent pas plus d'heures que les harmonieux, mais ils payent cher le prix de leur «performance». Les obsessifs récupèrent en effet moins bien que les harmonieux, ont moins d'énergie, sont plus négatifs et sujets aux ruminations le soir. «Tout en préparant le souper ou en jouant avec leurs enfants, les obsessifs pensent à leur réunion du lendemain ou au déroulement de la journée qui vient de se passer. Tout le contraire des harmonieux qui tirent la plogue à 17 heures!», remarque le psychologue.

Plaisir et performance

En janvier dernier, les membres de l'équipe nationale de Suède de ski acrobatique et leur entraîneur chef, Jean-Paul Richard (B.A. enseignement en activité physique, 2002), ont participé à l'UQAM à un atelier animé, entre autres, par Jacques Forest. À l'aide d'un questionnaire fort simple (chiffres, mots, images), les athlètes étaient invités à analyser leur récente performance durant la Coupe du monde. «Le fait de gagner, ça se passe entre les deux oreilles, soutient le chercheur, dont le mémoire de maîtrise portait sur l'entraînement psychologique des athlètes. Lorsqu'un skieur de haut calibre rate sa courbe, à quoi pense-t-il? Il n'a pas de raison de la manquer : il connaît sa routine par cœur, il sait parfaitement comment faire. Ce qui signifie qu'il y a une faille dans son raisonnement qui doit être modifié, afin d'optimiser sa performance et de faire en sorte qu'il gagne.»

Selon le psychologue, le sportif doit arrêter les ruminations et évacuer les irritants pour les remplacer par des images ou des mots, bref par une cassette plus productive qui va changer son comportement.

On peut également observer ce phénomène chez les travailleurs. «Quand un employé n'est pas tout à fait présent au travail, il furète sur Internet à la recherche de rabais pour ses pneus d'hiver, il est physiquement là mais n'accomplit pas ses tâches.

Jusqu'à présent, les chercheurs en psychologie se sont intéressés davantage au négatif, «à ce qui ne va pas bien dans la tête des humains», déplore Jacques Forest. «La psychologie positive propose d'explorer autant le positif que le négatif et de chercher à diminuer la détresse pour augmenter le bien-être chez l'être humain», conclut-il.

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