Le grand manitou de la télé spécialisée

Passionné et engagé, Pierre Roy cumule les succès à la barre des Chaînes Télé Astral depuis bientôt 20 ans.

15 Novembre 2011 à 0H00

Série Tête-à-tête
Rencontre avec des diplômés inspirants, des leaders dans leur domaine, des innovateurs, des passionnés qui veulent rendre le monde meilleur.​

«Personne ne croyait que l'on pouvait remettre le documentaire à la mode lorsque nous avons lancé Canal D en 1995», se rappelle Pierre Roy, le grand patron des Chaînes Télé Astral. Et pourtant! En juillet dernier, La Presse révélait que Canal D est la chaîne spécialisée francophone la plus rentable au pays, devant RDS. Mieux encore : Séries+, Canal Vie et VRAK.TV - toutes propriétés d'Astral - se retrouvent également dans le top cinq de ce classement.

Devant ces belles réussites, Pierre Roy (B.Sp. administration, 73) affiche un calme et une lucidité qui l'ont bien servi jusqu'à ce jour. «Notre modèle d'affaires semble fonctionner, note-t-il fièrement, mais il ne faut surtout pas s'asseoir sur nos lauriers. L'univers télévisuel change trop rapidement, particulièrement avec la croissance du Web.»

L'aventure Astral

Nommé à la présidence des Chaînes Télé Astral inc. en 1992, Pierre Roy a rapidement tenté de convaincre ses patrons de lancer une chaîne documentaire, une idée avec laquelle il jonglait depuis quelques années déjà. «Ils me trouvaient fou! Je suis allé à New York rencontrer les patrons de la chaine A&E afin de leur proposer de nous vendre leurs contenus, que nous traduirions en français. En échange, ils allaient réinvestir l'argent dans des productions canadiennes. The rest is history...» Astral est devenu le chef de file de la télévision spécialisée au Québec.

«À l'époque, il était crucial de développer une offre de chaînes francophones pour satisfaire les demandes des téléspectateurs québécois, plutôt que de les laisser se tourner vers des chaînes américaines», poursuit Pierre Roy. Sous sa gouverne, l'entreprise, qui n'exploitait au départ que deux chaînes spécialisées, Super Écran et Canal Famille, est passée de 50 à 500 employés. Elle compte aujourd'hui huit chaînes : Canal D, VRAK.TV (anciennement Canal Famille, un immense succès auprès des jeunes), Canal Vie, Ztélé, Historia, Séries+, MusiquePlus et MusiMax.

MusiquePlus, arrivé dans le giron de l'entreprise il y a trois ans, a constitué l'un des défis les plus importants de sa carrière. «Les vidéoclips n'ont plus la cote à la télévision, parce que tout le monde peut les voir sur Internet, dit-il. Il nous a fallu réapprendre aux artisans de la chaîne à faire de la bonne télévision.» Depuis deux ans, le changement de cap à MusiquePlus se reflète dans les cotes d'écoute, en croissance constante. «C'est la seule chaîne qui produit à l'interne sans faire appel au secteur indépendant et il n'y a jamais eu autant de groupes émergents qui viennent y jouer», souligne Pierre Roy. Lui-même préfère ses classiques - les murs de son bureau, au 16e étage surplombant la rue Sainte-Catherine, sont ornés de photos des Beatles -, mais il se réjouit de l'effervescence qu'il a réussi à susciter à MusiquePlus. «Le studio du deuxième étage, coin Bleury et Sainte-Catherine, était l'une de mes salles de cours pendant mon baccalauréat», raconte-t-il en riant.

Sensibilité et intuition

La passion de Pierre Roy pour l'industrie de l'image ne date pas d'hier. «Quand j'étais enfant, mon oncle curé filmait les fêtes de famille et les mariages avec une caméra 35 mm assez sophistiquée pour l'époque. La première fois que j'ai mis l'œil dans le kodak, j'ai su que j'avais trouvé ma voie», raconte-t-il. Pierre Roy a rapidement pris le relais de son oncle derrière la caméra. Vers l'âge de 16 ans, avec son ami Jean Leclerc, il commence à tourner des films amateurs. Des courts métrages d'abord, puis un long métrage - L'orme de mort - qui remporte le prix «Images en tête» de Radio-Canada et est projeté au Pavillon de la jeunesse à Expo 67.

C'est son intérêt pour la production cinématographique et son côté entrepreneur qui le poussent à étudier en administration à l'UQAM, au début des années 1970. Mais puisqu'il souhaite demeurer en contact avec la création, il s'inscrit à la mineure en audiovisuel. «Plusieurs collègues de classe étaient sceptiques quant à ma présence parmi eux, parce que je provenais du module d'administration, se rappelle-t-il. Même le professeur du cours de photo m'a avoué à la fin du trimestre qu'il ne pensait pas que j'allais compléter le cours! C'était mal me connaître...»

Diplôme en poche, Pierre Roy reçoit des offres de plusieurs grandes entreprises, mais les refuse toutes, tenant mordicus à travailler dans le domaine des arts. Il retourne dans son Sorel natal, où il occupe un poste de gérant dans une boutique de vêtements pour hommes. Une expérience formatrice, analyse-t-il avec le recul. «Au fond, ce n'est pas tellement différent du travail de vice-président à la programmation pour un réseau de télévision. Se commettre pour des vêtements ou pour une ébauche de scénario requiert de l'intuition, une sorte de flair et une sensibilité vis-à-vis des clients, ce que m'ont appris mon père, qui était épicier, et ma mère, gérante d'un grand magasin.»

Des débuts difficiles

En 1975, Pierre Roy quitte Sorel pour Montréal, où il obtient le poste de directeur de production du film L'eau chaude, l'eau frette, d'André Forcier. «Ce fut un choc culturel. André Forcier possédait un grand talent créatif, mais il était imprévisible! Je n'avais pas l'expérience pour gérer une situation comme ça. Téléfilm Canada a exigé que l'on me remplace après quelques semaines pour mieux encadrer le réalisateur.»

Temporairement en chômage - «un passage difficile, qui replace l'ego» -, Pierre Roy est toujours déterminé à travailler dans le milieu de la télévision et du cinéma. De petits boulots en petits boulots, il apprend durant les 10 années suivantes le b.a.-ba de la production télévisuelle. «Éclairage, caméra, magnétoscope, postproduction... J'ai appris la technique, se souvient-il. Toutes ces expériences précieuses m'ont permis de me tailler une place dans ce milieu et d'en comprendre le fonctionnement.»

Il atterrit à Radio-Québec (qui deviendra par la suite Télé-Québec) où il cumule, de 1987 à 1991, les fonctions de directeur du secteur ventes et marketing, et celles de vice-président à la programmation. «J'avais des journées plutôt chargées, raconte-t-il en riant. Surtout que les compressions budgétaires avaient débuté et que j'ai dû trouver d'autres sources de financement pour maintenir une programmation dynamique et diversifiée.»

L'une de ses premières décisions fut de diffuser des émissions... toute la journée! «Difficile à concevoir pour les jeunes d'aujourd'hui, mais en 1987, si on syntonisait Radio-Québec en plein après-midi, il n'y avait pas de signal. On diffusait uniquement de la fin de l'après-midi jusqu'à minuit. J'ai pris la décision de rediffuser durant le jour des émissions d'abord programmées en prime time

Ce fut une période difficile. En effet, on lui avait confié le mandat de consacrer 25 % du budget de programmation au secteur indépendant, ce qui ne faisait pas le bonheur des employés de la boîte. «Ils m'ont fait la vie dure, mais ce furent néanmoins de très belles années, marquées par le succès du Club des 100 watts et de l'émission Beau et chaud, entre autres.»

Un homme engagé

Membre fondateur de l'Institut national de l'image et du son (INIS), dont il préside le conseil d'administration pour la dernière année, après 20 ans d'implication, Pierre Roy fut lauréat du Grand Prix de l'Académie canadienne du cinéma et de la télévision, qui lui a été remis au gala des prix Gémeaux, en 2008. « Cette reconnaissance par les pairs est l'une des choses qui m'ont le plus touché dans ma carrière, dit-il. J'étais très ému.»

Le patron des Chaînes Télé Astral aura également laissé son empreinte sur le conseil d'administration de la Fondation de l'UQAM, dont il a été membre de 1996 à 2008, et président, de 2004 à 2006. «J'ai fait adopter une règle stipulant que tous les membres du C.A. de la Fondation doivent être diplômés de l'UQAM, donateurs et prêts à faire de la sollicitation», souligne-t-il fièrement.

Lauréat du prix Reconnaissance UQAM 2009 de l'ESG, Pierre Roy continue à relever des défis après presque 20 ans chez Astral. Il a su négocier habilement le virage de la télé en haute définition et celui de la télévision en ligne sur Internet. «Chacune de nos chaînes possède son propre site Web équipé d'un outil de visionnement de très haute qualité, dit-il. Les gens choisissent maintenant le moment où ils veulent regarder une émission et le média qu'ils désirent. C'est la voie de l'avenir.»

Autrefois, observe-t-il, la technologie supportait la production. Aujourd'hui, elle mène la business. «Il faut nourrir la bête : sites Web, tablettes électroniques, téléphones intelligents. Nous avons une équipe d'une quarantaine de personnes dédiée exclusivement aux services numériques.» Son principal défi, confie-t-il, est de mesurer l'écoute sur ces différentes plateformes et de rentabiliser les sites Web, car pour un dollar de publicité en télévision, il ne réussit pour l'instant qu'à récolter 10 ou 15 cents sur le Web. «Le modèle d'affaires ne s'est pas encore adapté, mais ce n'est qu'une question de temps», prévoit-il.

Même s'il ne met plus «l'œil dans le kodak», Pierre Roy demeure à l'affût des nouveaux concepts d'émissions, des développements technologiques et des changements dans les habitudes de consommation des gens. «Ma passion est intacte, j'adore ce que je fais et je suis choyé d'avoir eu un aussi beau parcours», conclut-il sereinement.

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