Le premier doctorat de l'UQAM

En 1982, la psychologue Francine Lavoie devenait la première diplômée à recevoir un doctorat de la jeune Université du Québec à Montréal.

15 Avril 2011 à 0H00, mis à jour le 21 Mai 2019 à 12H00

Série Cinquante ans d'histoire
L'UQAM, qui célèbre son 50e anniversaire en 2019-2020, a déjà beaucoup d'histoires à raconter. La plupart des textes de cette série ont été originalement publiés de 2006 à 2017 dans le magazine Inter. Des notes de mise à jour ont été ajoutées à l'occasion de leur rediffusion dans le cadre du cinquantième.

Camil Bouchard, professeur au Département de psychologie et directeur de thèse, le recteur Claude Pichette, Francine Lavoie et le professeur René Bernèche, également du Département de psychologie.
Photo :Service des archives/UQAM

Quand elle a choisi de compléter ses études en psychologie à l'UQAM, au milieu des années 70, Francine Lavoie ne se doutait pas qu'elle allait devenir la toute première titulaire d'un doctorat remis par la jeune Université du Québec, créée à peine quelques années plus tôt, en 1969. «Personne ne m'a jamais dit que j'étais la première avant la remise du diplôme», assure en riant celle qui est aujourd'hui professeure à l'Université Laval et fellow de l'American Psychological Association, un honneur que partagent peu de Canadiens [elle est aujourd'hui professeure émérite].

À l'époque, ce qui comptait avant tout pour Francine Lavoie était de travailler sous la direction de Camil Bouchard, un jeune professeur de l'UQAM à l'approche révolutionnaire qui s'intéressait à des idées comme le behaviorisme social et l'écologie humaine. «J'étais très intrigué par l'influence de l'environnement sur la personne et Francine était attirée par ce champ de recherche, se rappelle son directeur [aujourd'hui professeur retraité]. Mais c'était une femme très déterminée et je peux dire qu'elle s'est formée elle-même. J'ai surtout été un conseiller méthodologique pour elle.»

Ce n'est pas à l'UQAM, mais à l'Institut Allan Memorial de l'Hôpital Royal Victoria, rattaché à McGill, que Francine Lavoie a rencontré Camil Bouchard. Il terminait alors son doctorat à l'Université McGill et venait d'être embauché à l'UQAM. De son côté, elle venait de compléter sa maîtrise en psychologie à l'Université de Montréal et suivait un stage d'internat prédoctoral. «Je ne voulais rien savoir de la psychanalyse, déjà sous le feu des critiques à l'époque, et je m'intéressais au behaviorisme, mais je demeurais insatisfaite par rapport à la pratique clinique traditionnelle basée sur les rencontres hebdomadaires avec le psychologue, raconte-t-elle. Camil Bouchard m'a ouvert de toutes nouvelles perspectives sur la façon de pratiquer la psychologie.»

Écologie humaine et sociale

Francine Lavoie poursuivra ses recherches de doctorat dans le cadre du Centre d'analyse du comportement et d'intervention communautaire (CACIC), l'ancêtre du LARESH, le Laboratoire de recherche en écologie humaine et sociale fondé par Camil Bouchard à l'UQAM en 1979. «Nous partions de l'idée qu'on ne pourrait jamais former suffisamment de psychologues et de psychiatres pour soigner tous les problèmes de santé mentale des gens, explique-t-elle. L'approche behavioriste suggérait de s'allier l'environnement et l'entourage.»

C'est l'époque des mouvements alternatifs et de l'émergence de la psychologie communautaire. Les travaux de Francine Lavoie porteront sur la façon dont les gens ordinaires font face à leurs problèmes de santé mentale et aux événements stressants majeurs de leur vie grâce aux groupes d'entraide, particulièrement ceux destinés aux anciens patients psychiatrisés et aux femmes divorcées.

Francine Lavoie à l'époque de sa soutenance de thèse, en octobre 1981.Photo: Service des archives/UQAM

Francine Lavoie soutient sa thèse le 16 octobre 1981, un événement souligné par le journal L'UQAM, et son diplôme lui est accordé par la Commission des études lors de sa séance du 9 février 1982. À cette occasion, Claude Corbo, alors vice-recteur à l'enseignement et à la recherche, fait adopter une résolution proposant que «la Commission des études adresse des félicitations particulières à Mlle Francine Lavoie, première détentrice d'un diplôme de doctorat de l'UQAM, et lui adresse des vœux de réussite dans la poursuite de sa carrière». Après tout, souligne le vice-recteur, «ce moment n'arrive qu'une seule fois dans la vie d'une université».

Le 4 mai suivant, une petite réception est organisée à la salle des Boiseries pour la remise officielle de ce premier diplôme doctoral, qui consacre la place de l'UQAM dans la formation de la relève universitaire. L'événement revêt une telle importance qu'une ministre est invitée à y participer en compagnie du recteur de l'époque, Claude Pichette. Ce sera Pauline Marois. «À l'époque, Mme Marois était ministre de la Condition féminine et non ministre de l'Éducation, ce qui ne faisait pas l'affaire de Francine, qui disait que son mérite n'était pas d'être une femme, mais d'avoir complété son doctorat!», raconte Camil Bouchard en riant.

Il n'était pourtant pas anodin que le premier docteur de l'UQAM soit une «docteure». Le vice-recteur Corbo n'avait d'ailleurs pas manqué de le souligner : «ce premier doctorat, faisant de Mme Francine Lavoie la première docteure de l'UQAM, témoigne de l'ouverture de cette université», avait-il déclaré à la Commission des études. Quant à la principale intéressée, le fait de ne pas vouloir être traitée différemment d'un homme ne l'empêchera pas de consacrer l'essentiel de sa carrière à la cause des femmes!

Depuis ce premier doctorat, l'UQAM a diplômé quelque 2 000 étudiants au troisième cycle [plus de 3 400 en 2019], dont un grand nombre enseignent aujourd'hui dans différentes universités au Québec, mais aussi dans le reste du Canada et ailleurs dans le monde.

Embauchée à Laval

Avant même de terminer son doctorat, Francine Lavoie est embauchée à l'École de psychologie de l'Université Laval de Québec, la plus vieille institution universitaire francophone du Canada. À l'époque, la psychologie n'est pas encore la profession majoritairement féminine qu'elle est devenue et la jeune professeure se retrouve la seule femme de son département! Cette situation d'isolement l'amènera à tisser des alliances qui auront une influence déterminante sur l'orientation de ses recherches et de sa carrière.

«J'ai commencé à m'impliquer dans des réseaux de femmes et à mener des enquêtes auprès de policiers, de travailleurs sociaux et d'infirmières pour voir comment ils percevaient la violence faite aux femmes.» Après avoir écrit un ouvrage et monté un cours sur la prévention de la violence conjugale, Francine Lavoie s'est tournée vers les jeunes et a commencé, vers la fin des années 1980, à s'intéresser au domaine de recherche qui est devenu sa spécialité, la violence dans les relations amoureuses des adolescentes. C'est ce qui l'a amenée à concevoir VIRAJ, un programme de prévention qui a été suivi par plusieurs milliers d'élèves de 14-15 ans depuis 1994 et dont une nouvelle version, mise à jour en 2009, est maintenant disponible.

Selon la psychologue, les adolescentes connaissent sensiblement les mêmes problèmes que les adultes en matière de violence sexuelle, même si les modalités diffèrent. «Dans la nouvelle version de VIRAJ, on a ajouté un segment sur le téléphone cellulaire, souvent utilisé par les jeunes pour contrôler leur partenaire, illustre-t-elle. Par exemple, une fille recevra des appels sans arrêt : Où es-tu? Que fais-tu? Avec qui es-tu? Envoie-moi une photo d'où tu es...»

VIRAJ est basé sur une série de saynètes qui mettent en scène des situations typiques vécues par les jeunes. PASSAJ, un autre programme s'adressant aux jeunes de 16 ans, aborde non seulement la violence dans les relations amoureuses, mais également les relations d'un soir et le harcèlement sexuel.

Collaborations uqamiennes

Malgré l'omniprésence de la sexualité dans la société, les jeunes d'aujourd'hui ne sont pas mieux préparées que celles d'hier à vivre leurs premières relations amoureuses. «La première fois reste la première fois et on a 14 ans seulement une fois dans sa vie», souligne Francine Lavoie. D'où, selon elle, l'importance de la prévention. Elle collabore d'ailleurs avec Mylène Fernet (M.A sexologie, 1997) et Martine Hébert, professeures au Département de sexologie de l'UQAM, à un important projet de recherche financé par les Instituts de recherche en santé du Canada visant la prévention de la violence dans les relations amoureuses chez les jeunes [ce projet s'est échelonné entre 2010 et 2015].

Cette pionnière de la psychologie communautaire s'est également associée avec Liesette Brunson, du Département de psychologie, pour publier un article paru récemment [en 2010] dans la revue Canadian Psychology sur ce domaine de la psychologie.

Si elle garde de bons contacts avec l'UQAM, Francine Lavoie ne s'ennuie pas de Montréal. «Je viens du nord du Québec, du Lac-Saint-Jean, et j'ai même vécu à la Baie-James, alors pour moi, c'est Montréal qui posait problème», confie-t-elle en riant.

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