L'imaginaire de l'après

Le professeur Sylvain David, de l'Université Concordia, scrute les manifestations de l'imaginaire postmoderne dans la littérature contemporaine.

24 Janvier 2011 à 0H00

Spécialiste de la littérature du XXe siècle, Sylvain David possède un parcours plutôt atypique pour un chercheur universitaire. Auteur d'un ouvrage, Cioran, un héroïsme à rebours, qui a été finaliste pour le prestigieux prix Raymond-Klibansky en sciences humaines, ce professeur de 38 ans a publié plusieurs articles scientifiques et a présenté une trentaine de communications dans des colloques au Canada, aux États-Unis et en Europe, tout en étant guitariste dans des groupes rock alternatifs.

Professeur au Département d'études françaises de l'Université Concordia depuis 2005, où il dirige la maîtrise en littératures francophones et résonances médiatiques, Sylvain David a fait ses études de baccalauréat et de maîtrise en études françaises à l'Université de Montréal, avant d'obtenir un doctorat en études littéraires à l'UQAM. «J'ai choisi l'UQAM pour son expertise en littérature contemporaine, dit-il. Son programme de doctorat m'a permis de découvrir de nouveaux auteurs et d'explorer de nouvelles thématiques.»

Le chercheur s'intéresse à ce qu'il appelle «l'imaginaire de l'après» et à ses représentations dans la littérature contemporaine. Ses travaux s'inspirent de sa thèse de doctorat consacrée à E.M. Cioran, essayiste français d'origine roumaine dont l'œuvre est une entreprise de démythification de l'idéologie du progrès comme moteur de l'histoire. «L'imaginaire de l'après, ou de la fin, se manifeste notamment par la présence de thèmes crépusculaires et apocalyptiques dans la littérature», explique Sylvain David. Dans divers récits, comme Des anges mineurs d'Antoine Volodine ou The Road de Cormac McCarthy, on assiste à l'errance de personnages qui, loin d'œuvrer à se construire un avenir meilleur, cherchent simplement à survivre dans une société plus ou moins en ruines. «Cet état d'esprit se retrouve également dans l'œuvre de Michel Houellebecq, lauréat du dernier Goncourt, note le chercheur. Dans l'un de ses premiers romans, Extension du domaine de la lutte, il décrit comment la bureaucratie et le libéralisme économique engendrent un monde désenchanté où règne la compétition.»

La fin de l'idéal progressiste

La recherche actuelle du professeur musicien porte sur l'imaginaire de l'après dans la littérature et la pensée françaises contemporaines depuis 1944. La fin de la Seconde Guerre mondiale, rappelle-t-il, est une période où l'on constate une rupture dans l'imaginaire culturel occidental alors que certaines valeurs structurantes de la modernité - croyance dans l'avenir et le progrès social - sont en train de s'essouffler. «Cette époque, marquée notamment par l'explosion de la première bombe atomique et la découverte des camps d'extermination nazis, représente pour plusieurs penseurs la fin de l'idéal progressiste de la modernité. C'est aussi l'époque des premières œuvres de Samuel Beckett et de Cioran.» Ces œuvres constituent en quelque sorte la matrice de l'imaginaire de l'après, avec leurs personnages qui attendent quelque chose alors que rien ne se produit, comme dans la pièce En attendant Godot de Beckett, ou qui se souviennent d'un temps plus heureux mais révolu.

Ces représentations nihilistes ont été reprises maintes fois dans la littérature, observe Sylvain David. «Il est fascinant de voir que des auteurs continuent, malgré tout, d'écrire, même s'ils considèrent qu'il n'y a plus rien à dire ou à raconter. C'est ce malgré tout qui m'intéresse.»

No future

L'approche du jeune chercheur s'inscrit dans le courant de la sociocritique des textes. «Une œuvre littéraire ou esthétique ne se conçoit jamais ex nihilo mais se construit, au contraire, en récupérant, en transformant ou en détournant des éléments culturels - valeurs, idées - déjà présents dans la société, et dont l'ensemble forme un imaginaire social. Les thèmes crépusculaires circulent dans la pensée et se répercutent entre autres dans la littérature.»

Membre du Centre de recherche FIGURA sur le texte et l'imaginaire, logé à l'UQAM, et du Centre de recherche interuniversitaire en sociocritique des textes (CRIST), Sylvain David prépare un second ouvrage qui fera la synthèse de ses recherches sur l'imaginaire de l'après dans la littérature. Par la suite, il souhaite étendre sa réflexion à la culture populaire et à la musique. «On a résumé la culture punk par le slogan No Future, présent dans la chanson God Save the Queen des Sex Pistols. À l'origine, cette expression faisait simplement référence au chômage en Angleterre, puis elle a pris une signification beaucoup plus large. La culture populaire, comme c'est le cas avec la musique rock et punk, peut aussi s'emparer de thèmes sociaux et avoir un contenu critique.»

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