L'internationale des indignés

De Madrid à Montréal, en passant par New York, les indignés s'insurgent contre les élites financières. Deux experts de l'UQAM analysent le mouvement.

31 Octobre 2011 à 0H00

«Wall Street : plus gros casino américain depuis 1914». «Faim ? Mangez un banquier». «La police de New York est à un projet de licenciement de se joindre à nous». Ces slogans caustiques lancés par les manifestants d'Occupy Wall Street résument bien l'esprit du mouvement des indignés, qui dénonce les dérives du capitalisme financier et les inégalités du système de répartition de la richesse. Né en Espagne le printemps dernier, le mouvement a essaimé depuis dans plusieurs grandes villes dans le monde.

Selon le professeur Francis Dupuis-Déri, du Département de science politique, le mouvement des indignés n'est pas un phénomène radicalement nouveau dans l'histoire récente des mouvements sociaux. «Les actions des indignés s'inscrivent dans la foulée des grandes manifestations du mouvement altermondialiste des années 90 contre les politiques néolibérales et les agissements de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international», rappelle le politologue.

Joseph-Yvon Thériault, professeur au Département de sociologie et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en mondialisation, citoyenneté et démocratie, fait le même constat. Le sociologue voit aussi des airs de parenté entre les demandes des indignés et les vagues de revendication démocratique qui ont secoué la planète au cours des 30 dernières années, notamment en Europe de l'Est, en Amérique latine et, plus récemment, dans le monde arabe.

Agir sur l'opinion publique

Pour Francis Dupuis-Déri, l'originalité du mouvement des indignés réside dans le nombre de manifestants, dans la durée de la mobilisation et dans les lieux choisis pour protester. «En Espagne, en mai dernier, des milliers de personnes ont occupé pacifiquement le centre-ville de Madrid pendant plusieurs semaines, constituant une force de frappe médiatique et symbolique. À New York, les indignés campent depuis plus d'un mois dans l'antre de la bête, à deux pas de Wall Street, cerveau du capitalisme financier, insufflant une énergie nouvelle au mouvement.»

Le mouvement des indignés ne transformera pas le capitalisme, mais son combat n'est pas frivole, affirme Joseph-Yvon Thériault. «Les indignés peuvent agir à long terme sur l'opinion publique. Ils témoignent de l'émergence d'une conscience critique à l'égard des dirigeants du système économique mondial. Ceux-ci encouragent depuis 30 ans la libéralisation des marchés et l'enrichissement personnel. Le mouvement des indignés aide à prendre conscience que le libéralisme tous azimuts produit des effets néfastes que l'on peut corriger par des mesures de régulation économique.»

Francis Dupuis-Déri s'étonne qu'il n'y ait pas davantage de gens en colère, car les raisons de s'indigner ne manquent pas, dit-il. «Même les chroniqueurs économiques de La Presse critiquent les abus du capitalisme financier et appellent à l'autorégulation. Mais le capitalisme ne s'autorégule pas. Bush et Obama ont d'ailleurs conclu une entente de plusieurs centaines de milliards de dollars pour sauver les banques. Pendant ce temps, les citoyens de la classe moyenne ne parviennent pas à joindre les deux bouts et croulent sous les dettes.»

Le programme est dans le nom

Plusieurs observateurs ont souligné l'absence de leader, de revendications précises et de programme clair dans le mouvement des indignés. «Les médias se plaignent depuis 15 ans que le mouvement altermondialiste n'a pas de porte-parole, note Francis Dupuis-Déri. Les indignés n'ont pas non plus de chef et ce n'est pas grave. Ils forment un mouvement hétérogène composé de gens de tout âge, issus de différents milieux, sans être rattachés à une tendance politique. Leur programme est dans le nom du mouvement.»

Le mouvement des indignés et le mouvement altermondialiste agissent hors des frontières de la démocratie classique, souligne Joseph-Yvon Thériault. «Leur faiblesse tient au fait qu'ils éprouvent des difficultés à traduire leurs revendications en des termes politiques clairs parce qu'ils n'ont pas devant eux un adversaire politique précis. Ils reflètent un rejet du politique dans notre société, de ses appareils et de ses organisations. Les mouvements du type des indignés devront investir les partis politiques nationaux ou en créer de nouveaux s'ils veulent être efficaces.»

Francis Dupuis-Déri défend au contraire l'autonomie des mouvements sociaux et croit que leurs revendications peuvent avoir un impact sans être portées par un parti politique. «Dans nos sociétés libérales les partis politiques tentent de tirer avantage des mobilisations populaires en clamant qu'ils ont entendu le peuple et qu'ils sont prêts à agir pour son bien. Il existera toujours des tensions entre ces partis et les mouvements sociaux», soutient le chercheur.

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