Non à l'homophobie!

L'homosexualité n'est plus considérée comme un crime, ni comme une maladie, mais l'homophobie continue de faire des ravages, à l'école comme au bureau.

15 Novembre 2011 à 0H00

Un adolescent de 17 ans est renvoyé d'un salon de bronzage de Mascouche sous prétexte que les clients se plaignent de son «manque de virilité» et qu'il a «un problème dans la tête». Chaque jour, avant de se rendre au travail, une employée d'un Dunkin' Donuts de Longueuil se roule en boule devant la porte de son logement en sanglotant. Une collègue l'a rejetée quand elle a découvert qu'elle vivait avec une autre femme et s'est empressée de transmettre l'information aux autres.

Malgré les progrès réalisés depuis 40 ans en matière d'égalité juridique - depuis la décriminalisation de l'homosexualité en 1969 jusqu'à la reconnaissance du mariage gai en 2005 -, l'homophobie sévit toujours, notamment en milieu scolaire et au travail. «Un décalage existe entre l'égalité juridique et l'égalité sociale, souligne Roger Noël (M.A. science politique, 93), coordonnateur du Bureau de lutte contre l'homophobie au sein du ministère de la Justice du Québec. Les mesures législatives sont importantes, mais insuffisantes pour contrer les préjugés qui ouvrent la porte à la discrimination.»

Chercheuse associée à l'Institut de recherches et d'études féministes (IREF) de l'UQAM, la professeure Line Chamberland, du Département de sexologie, est une spécialiste des questions touchant l'homophobie. «L'homophobie couvre un large spectre de manifestations - moqueries, insultes, intimidation, violence psychologique et physique - dont la gravité varie selon le contexte, note-t-elle. Évidemment, une blague de mauvais goût et la violence physique ne s'équivalent pas. Mais on commet une erreur en banalisant les expressions qui ridiculisent ou dénigrent l'homosexualité.»

Moqueries et injures quotidiennes

Selon une étude menée en 2010 par la chercheuse auprès de plus de 2 600 élèves de 30 écoles secondaires et de près de 2 000 cégépiens, les remarques négatives discréditant la diversité sexuelle sont monnaie courante à l'école. La grande majorité des élèves ne les dénoncent pas par crainte des répercussions négatives ou de passer pour des mouchards. Au collégial, 69 % des jeunes affirment en entendre souvent ou à l'occasion. Au secondaire, ce chiffre s'élève à 87 %.

L'homophobie serait plus répandue chez les garçons que chez les filles, note la chercheuse. «Les mots fif et tapette sont utilisés pour disqualifier et rabaisser, y compris vis-à-vis de personnes qu'on ne soupçonne pas d'homosexualité. Même le terme gai, plutôt neutre, a une connotation péjorative. Par exemple, on dira d'un enseignant qu'il est gai parce qu'il est plate

L'homophobie s'exprime aussi par des rumeurs visant à nuire à la réputation, par l'intimidation et l'exclusion. Ces attitudes ne touchent pas uniquement les jeunes gais et lesbiennes, mais aussi les membres de leur famille et leurs amis, les jeunes hétérosexuels perçus comme homosexuels parce qu'ils sont différents, ainsi que ceux dont les parents sont homosexuels. Les impacts, eux, sont multiples : absentéisme, stress, sentiment d'isolement et d'insécurité, faible estime de soi, malaises physiques, dépression et même tentative de suicide. «Un jeune qui est victime d'homophobie se demande constamment : Que va-t-il m'arriver aujourd'hui?», souligne Line Chamberland.

Professeure au Département de psychologie, Danielle Julien ne s'étonne pas des manifestations d'homophobie au secondaire. «À l'adolescence, période où se construit l'identité sexuelle, les pressions sociales sont fortes afin que les jeunes se conforment aux stéréotypes de genre. Pour certains adolescents, les gais et les lesbiennes représentent des figures de distanciation que l'on dénigre pour mieux se valoriser. Pour être reconnu comme un vrai gars, on doit affirmer sa masculinité, d'où les moqueries et les bravades à l'égard de ceux qui ne le font pas suffisamment.»

On parle peu de diversité sexuelle en milieu scolaire et encore moins depuis l'abolition des cours d'éducation sexuelle en 1997. «L'éducation doit commencer au primaire, affirme Danielle Julien. Dans les garderies, les enfants ayant deux pères ou deux mères sont plus nombreux qu'auparavant et leurs petits amis ne s'en formalisent pas. Certains disent même qu'ils aimeraient bien, eux aussi, avoir deux mamans ou deux papas.» La psychologue se réjouit que l'Association des parents gais et lesbiennes ait créé une trousse de formation pour tous les intervenants au primaire. Roger Noël insiste pour sa part sur l'importance d'associer les parents aux démarches d'éducation et de sensibiliser les directions d'école qui pourraient hésiter à instaurer des programmes par crainte des réactions de certains parents. «Il faut aussi prévoir un endroit dans la formation des maîtres pour aborder la question de l'homophobie», dit-il.

Plaintes au travail

Dans le cadre d'une autre recherche intitulée «Gais et lesbiennes en milieu de travail» (2007), une équipe dirigée par Line Chamberland a distribué plus de 780 questionnaires et réalisé plus de 200 entrevues avec des hommes et des femmes homosexuels de divers groupes d'âge et provenant de toutes les régions du Québec. Environ une personne sur 10 y rapportait avoir été victime de discrimination (étiquetage, refus de collaborer, mise en doute des compétences, rejet) au cours des 5 années précédant l'étude; presque une sur 10 déclarait avoir subi de la violence psychologique; et environ une sur 100, de la violence physique.

L'étude révèle aussi que l'homophobie se manifeste au quotidien de manière diffuse, sous forme de blagues, de préjugés et de commentaires désobligeants. «À peine plus du quart des personnes homosexuelles parlent ouvertement de leur orientation sexuelle, tandis que la majorité fait preuve de prudence», souligne Line Chamberland. Les gais et les lesbiennes se sentent piégés. Vont-ils défendre le groupe auquel ils s'identifient ou s'en désolidariser?

Si la fonction publique et les secteurs de la santé, des services sociaux, de la restauration et de l'hôtellerie sont réputés plus ouverts aux personnes homosexuelles, la situation est beaucoup plus difficile dans les milieux majoritairement masculins - construction, mines, forêt, sport professionnel. «Une étude américaine a révélé récemment que l'homophobie était également répandue dans les milieux des affaires et de la finance, là où des qualités attribuées traditionnellement aux hommes, comme l'autorité, le leadership et la force de caractère, sont très valorisées», note Roger Noël.

La majorité des participants à l'étude de Line Chamberland souhaitent que leur employeur et, s'il y a lieu, leur syndicat, prennent davantage d'initiatives pour combattre l'homophobie, que ce soit par l'adoption d‘une politique, d'un code d'éthique ou par des activités de sensibilisation.

Repenser les différences de genre

Les attitudes et comportements homophobes prennent appui sur des représentations sexistes, souligne Bruno Laprade (B.A. études littéraires, 07), président de la Coalition jeunesse montréalaise de lutte à l'homophobie. «Notre culture hétérocentriste crée un climat général dans lequel on a peur d'exprimer une identité sexuelle différente de celle de la majorité sous peine d'être ostracisés. L'homophobie instaure une inégalité entre les personnes d'orientation sexuelle différente, tout en exigeant qu'elles se conforment à des stéréotypes de genre.»

Les stéréotypes façonnent la figure de l'Autre, celle du gai ou de la lesbienne, renchérit Line Chamberland. «Les plus courants s'articulent autour de deux thèmes : l'inversion du genre, avec les figures proéminentes du gai efféminé et de la lesbienne masculine, et l'hypersexualisation, qui fait rimer homosexualité et sexualité, au détriment de tout autre aspect de la personnalité.» Selon cette conception stéréotypée, les couples homosexuels sont perçus comme instables et irresponsables, et les familles homoparentales, jugées incapables d'offrir une éducation adéquate, sont disqualifiées. «D'autres stéréotypes, dits positifs, circulent également, ajoute la professeure : comparés aux hommes hétérosexuels, les gais seraient plus sensibles et auraient une meilleure écoute.»

Danielle Julien souligne la résistance à repenser les différences de genre. «Nous sommes prisonniers d'un modèle binaire qui, depuis des millénaires, n'admet que deux sexes et deux genres leur correspondant. Si un homme éprouve du désir pour un autre homme, c'est parce qu'il y a du féminin en lui, la même explication s'appliquant à une femme attirée par une autre femme. C'est à travers le prisme de la dérogation aux normes de genre que les gais et les lesbiennes, mais aussi les personnes bisexuelles, transsexuelles et transgenres, sont jugés et perçus.»

Un premier plan d'action

Pour lutter efficacement contre l'homophobie et permettre aux minorités sexuelles d'atteindre l'égalité sociale, Québec a dévoilé en mai dernier le Plan d'action gouvernemental de lutte contre l'homophobie 2011-2016. Le gouvernement investira 7,1 millions de dollars sur cinq ans pour mettre en oeuvre des mesures visant à soutenir les gais, lesbiennes, bisexuels, transsexuels et transgenres (GLBT) : campagne nationale de sensibilisation, augmentation de l'appui financier aux organismes de promotion et de défense des droits des minorités sexuelles et création d'un Bureau de lutte contre l'homophobie, qui veillera à l'application, au suivi et à l'évaluation du plan d'action, en plus d'assurer la coordination interministérielle et la liaison entre les différents groupes de la communauté GLBT et les ministères concernés.

Le plan prévoit également la création, cet automne, d'une chaire de recherche universitaire sur l'homophobie, dont la titulaire sera Line Chamberland. «Pour orienter et appuyer son action, l'État a besoin de recherches scientifiques qui documenteront le phénomène de l'homophobie et aideront à en comprendre les impacts et à faire de la prévention», précise la sexologue. Plaque tournante entre les ministères, les organismes sur le terrain et les chercheurs, la chaire permettra notamment d'accroître les connaissances sur les conditions de vie des personnes bisexuelles, transsexuelles et transgenres, ainsi que sur la dynamique que vivent les familles homoparentales.

Bruno Laprade accueille favorablement le plan d‘action gouvernemental et souhaite que la communauté GLBT et les divers organismes communautaires soient associés à sa mise en œuvre. «Les organismes qui travaillent à la promotion des droits des minorités sexuelles doivent toujours justifier leur existence alors qu'ils ont développé au fil des ans une solide expertise, dit-il. Il faut maintenant s'assurer que les bonnes intentions se traduisent en gestes concrets.»

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En quête d'égalité

  • Au tournant des années 50, les études du célèbre scientifique américain Alfred Kinsey soulignent la grande diversité des orientations sexuelles. Selon lui, l'homosexualité et l'hétérosexualité sont les deux pôles d'un continuum de pratiques sexuelles diverses, plutôt que deux orientations sexuelles exclusives.
  • Décriminalisation de l'homosexualité au Canada, en 1969.
  • Dépathologisation dans les années 70: l'American Psychiatric Association déclare en 1973 que l'homosexualité n'est pas une maladie.
  • Inclusion, en 1977, de l'orientation sexuelle comme motif de discrimination dans la Charte québécoise des droits de la personne.
  • Adoption, en 2002, de la Loi sur l'union civile par l'Assemblé nationale du Québec, permettant aux conjoints de même sexe d'officialiser leur relation et d'avoir des enfants au moyen de l'adoption ou de l'insémination.
  • En 2005, après quatre ans de tergiversations politiques, de commissions parlementaires et de renvois juridiques, le Canada reconnaît le mariage entre conjoints de même sexe.
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