Qui a peur de la polémique?

Dominique Garand travaille à la publication d'une première anthologie de la polémique au Québec.

6 Septembre 2011 à 0H00

«On prétend faussement que les Québécois ont peur de la polémique», affirme le professeur Dominique Garand, du Département d'études littéraires. Ce dernier rejette l'idée selon laquelle il n'y aurait pas de débat au Québec. Passionné par les théories de l'argumentation, la rhétorique et le débat en général, il prépare une anthologie de la polémique au Québec (son échantillon compte quelque 3 000 documents) depuis la Conquête jusqu'à nos jours, ainsi qu'un essai sur la polémique dans les années 90, qui devrait paraître en 2012.

«Les textes prévus pour l'anthologie ont été choisis notamment en fonction de leur impact sur la vie intellectuelle, explique le chercheur. D'autres, moins célèbres, ont été retenus parce qu'ils témoignent de conflits de nature idéologique, politique, culturelle ou religieuse.» Le résultat final offrira un portrait de l'évolution des idées et du style pamphlétaire.

Dominique Garand ne s'intéresse pas seulement au contenu idéologique ou politique des débats, mais aussi aux procédés langagiers mis en oeuvre. S'interrogeant sur la possibilité d'instaurer une éthique de la discussion, il essaie de comprendre comment le rapport d'opposition entre les acteurs de la polémique se transforme parfois en relation antagonique quand les injures et les attaques personnelles l'emportent sur le débat d'idées.

Convaincre les autres

«Indissociables des rapports de force ou de rivalité, les polémiques dénoncent un tort, une faute ou une injustice, tout en cherchant à renverser leurs effets, observe le professeur. La cible peut être un individu, un groupe organisé (parti politique, syndicat) ou un ensemble d'individus (les riches, les élites).»

Les textes polémiques ne sont pas toujours agressifs, violents ou haineux. «Contrairement à la France, le Québec ne possède pas une forte tradition de l'invective, souligne Dominique Garand. Plusieurs de nos pamphlétaires - Arthur Buies, Olivar Asselin, Pierre Bourgault -, bien que fougueux et emportés à l'occasion, argumentent en utilisant la logique et la raison. Ils peuvent être sarcastiques ou ironiques, mais gardent la porte du dialogue ouverte. D'autres, comme le poète automatiste Claude Gauvreau et le cinéaste Pierre Falardeau, moins nombreux, n'hésitent pas à recourir à l'injure.»

Selon le professeur, le polémiste cherche à convaincre les autres plutôt que son adversaire. «Quand Pierre Falardeau publie une lettre destinée à un agent de Téléfilm Canada pour dénoncer la censure dont il aurait fait l'objet, il tente de gagner le public à sa cause dans l'espoir qu'il exercera une pression sur l'institution.»

Une période fertile

Dominique Garand s'est penché sur la période des années 90, fertile en polémiques. Des divisions se manifestent alors au sein de la communauté littéraire, artistique et universitaire autour d'enjeux comme la souveraineté du Québec et le rapport aux immigrants. «Une jeune universitaire, Esther Delisle, fait couler beaucoup d'encre en publiant une thèse qui tente de démontrer que les idées politiques du chanoine Lionel Groulx et du mouvement nationaliste ont été marquées par une pensée antisémite. À la veille du référendum de 1995, Andrée Ferretti, militante indépendantiste de la première heure, demande à des écrivains et à des artistes d'écrire une lettre expliquant pourquoi il faut voter oui au référendum. Le dramaturge René-Daniel Dubois en profite pour dénoncer ce qu'il appelle la pensée unique du milieu culturel, largement favorable à la cause de la souveraineté.»

Les recherches de Dominique Garand montrent qu'on réfléchit et qu'on débat au Québec, tant chez les universitaires, les artistes, les scientifiques et les écrivains... que chez les citoyens, qui sont maintenant nombreux à intervenir sur des blogues et dans les médias sociaux. «Aujourd'hui, on encourage tout le monde à s'exprimer. Cela permet de stimuler le débat et, parfois, de mieux saisir la complexité d'un problème. Mais attention aux effets pervers, comme la cacophonie qui engendre la confusion.»

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