Recensement: une décision désastreuse

Le taux de réponse à l'Enquête nationale sur les ménages de Statistique Canada a chuté dramatiquement par rapport au traditionnel questionnaire détaillé obligatoire.

17 Octobre 2011 à 0H00

«Désastreuse!» C'est ainsi que Jean-Pierre Beaud, doyen de la Faculté de science politique et de droit, qualifie la décision du gouvernement Harper d'abolir le questionnaire long obligatoire du recensement canadien de 2011 pour le remplacer par l'Enquête nationale sur les ménages, un questionnaire rempli sur une base volontaire.

«Cette décision unilatérale prise en juin 2010, qui a soulevé la colère de la communauté scientifique, du monde politique, des médias, du milieu des entreprises et de plusieurs organismes et associations, ternit la réputation de Statistique Canada, dont l'expertise est reconnue internationalement, brise la chaîne historique des données et rend périlleuses les tentatives d'analyse longitudinale», affirme celui qui a organisé un colloque sur le sujet lors du congrès de l'ACFAS, le printemps dernier.

Tous les cinq ans, 20 % des ménages au Canada sont obligés de remplir un formulaire long de recensement. En 2011, pour la première fois en 35 ans, un questionnaire similaire, mais optionnel, a été expédié à 30 % des ménages. Selon l'Institut de la statistique du Québec (ISQ) et plusieurs autres statisticiens, le recours à un tel questionnaire, même avec un échantillonnage agrandi, risque de produire des données peu fiables et d'entraîner une sous-représentation d'un grand nombre de citoyens. «En 2006, le taux de réponse au questionnaire détaillé obligatoire a été de 94 %, souligne Jean-Pierre Beaud. Aujourd'hui, Statistique Canada estime que le taux de réponse à l'Enquête nationale sur les ménages atteindra à peine 50 %.»

Un outil d'aide à la décision

Les informations colligées par Statistique Canada grâce au recensement obligatoire représentent des outils de planification et d'aide à la décision dans plusieurs sphères d'activité, note le professeur. Elles servent, entre autres, aux prévisions de clientèles scolaires; à la planification de l'offre de services de santé, de soutien aux personnes âgées ou de logements sociaux; à la mise en place d'un programme de lutte contre l'analphabétisme ou d'une bibliothèque de quartier. Selon l'Union des municipalités du Québec, les données fournies permettent d'ajuster les politiques municipales - loisir, logement social, soutien à l'établissement des immigrants, transport collectif - en fonction des caractéristiques des diverses communautés.

Ces informations sont également utiles aux chercheurs pour analyser des phénomènes sociaux, des profils de collectivités régionales et nationales ou des comportements collectifs, renchérit Jean-Pierre Beaud. «L'un des avantages du recensement, par rapport à d'autres enquêtes, c'est la précision de ses données. Plusieurs études ont pu ainsi être réalisées pour identifier les poches de pauvreté à Montréal.»

Des boîtes noires

Le débat provoqué par la décision des conservateurs a permis par ailleurs d'ouvrir un certain nombre de boîtes noires, observe le politologue. Au nom du respect de la liberté individuelle et de la protection de la vie privée, les conservateurs ont critiqué le caractère obligatoire du recensement et l'aspect indiscret, voire inquisiteur, de certaines questions portant sur les minorités visibles, la religion, les origines ethniques, le niveau de scolarité, les revenus ou le logement. «Au-delà du populisme statistique des conservateurs, une question demeure : comment obtenir des informations précises sans évacuer la nécessaire discrétion à l'égard des renseignements personnels ?»

La question de la pérennité du recensement est aussi à l'ordre du jour et les conservateurs l'ont habilement exploitée, poursuit Jean-Pierre Beaud. «Depuis une vingtaine d'années, certains statisticiens se demandent si le recensement est toujours la technique de collecte de données la plus appropriée. Plusieurs pays, comme ceux d'Europe du Nord, l'ont d'ailleurs abandonné pour le remplacer par un système de fichiers administratifs permettant de compiler plusieurs informations sur les citoyens, tandis que de grands pays aux populations plus hétérogènes, comme l'Inde et le Brésil, veulent le conserver.»

Le gouvernement du Québec pourrait-il assurer la production de données équivalentes à celles que le recensement obligatoire permettait d'obtenir sur son territoire? «La constitution stipule que le recensement de la population canadienne est de juridiction fédérale, rappelle le doyen. Cela dit, l'utilisation d'un système de fichiers administratifs par le Québec serait une avenue possible, surtout que le Québec est plus avancé que les autres provinces dans ce domaine.»

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