Technorituel dans le désert

Carnaval post-moderne de plusieurs jours au milieu du désert du Nevada, le festival Burning Man est un terrain de rêve pour le professeur François Gauthier.

10 Janvier 2011 à 0H00

Oubliez Woodstock! Chaque année, le festival Burning Man réunit 50 000 personnes au milieu du Black Rock Desert au nord du Nevada, à 10 heures de route de San Francisco, dont les quatre dernières en plein désert. Immense fête techno où la musique et la drogue sont au rendez-vous, l'événement est l'un des terrains de recherche de François Gauthier, professeur au Département de sciences religieuses.

C'est dans le cadre de son doctorat, en 2002, que François Gauthier est tombé sur Burning Man. Il s'intéressait alors à la dimension carnavalesque et aux rituels du mouvement altermondialiste. «Le festival est basé sur l'économie du don, dit le chercheur. Il n'y a pas d'argent à Burning Man. On ne peut pas y vendre des choses ni en acheter et il n'y a pas de commanditaires. Tout ce dont on a besoin pour la semaine, on doit l'apporter, y compris la tente, la nourriture et même l'eau pour la douche. Et puis on doit tout rapporter. Quand le festival est terminé, il ne doit plus rien rester dans le désert.»

Né en Californie en 1986, alors que quelques amis s'étaient réunis sur une plage pour y faire brûler un grand mannequin de bois, le festival a été déplacé dans le désert du Nevada en 1990 pour accueillir un plus grand nombre de participants. Pendant les jours que dure l'événement, les gens se promènent, se costument, font la fête, organisent des manifestations artistiques, discutent.

«Il n'y a pas de structure politique, mentionne le chercheur. Ça fonctionne comme une immense agora et l'on y observe un sens de la responsabilité civique très fort et un grand respect de l'environnement.»

Les campements des participants sont disposés le long des rayons d'un immense cercle ouvert sur le désert. Les «rues», où l'on se déplace à vélo, portent des noms qui changent chaque année. Au centre du cercle est érigé le «Man», un géant de bois que l'on fait brûler à la fin du festival. «L'ambiance est très Nouvel âge et le spectacle final avec le personnage qui brûle a toutes les apparences d'une cérémonie religieuse, dit François Gauthier. Mais la plupart des participants, tout en reconnaissant une dimension spirituelle à l'événement, nieront qu'il s'agit d'un rituel religieux.» Et c'est précisément ce qui l'intéresse. «C'est l'angle mort du religieux qui me fascine, dit-il, la face cachée de la religion.»

Pour rédiger son mémoire de maîtrise, qui portait sur le rave comme «technorituel», François Gauthier a assisté à des raves au Québec, mais aussi en France, en Angleterre, en Espagne et en Allemagne. «Je cherche à dénicher des formes rituelles et religieuses dans des manifestations de la culture populaire qui ne s'identifient pas comme religieuses, explique le chercheur. C'est dans cette perspective que je me suis intéressé au rave et aussi aux tatouages.»

Nouveaux rites

Avec les raves et le tatouage, les jeunes s'inventent de nouveaux rites de passage, dit François Gauthier, qui pose un regard à la fois sociologique et anthropologique sur le phénomène religieux. «La religion touche des enjeux de sens. Elle permet de s'interroger sur les ferments de l'identité, mais aussi sur les aspects symboliques du politique», souligne le chercheur.

Pour François Gauthier, le politique recoupe toujours le religieux et le religieux le politique. D'où son intérêt pour l'utilisation d'éléments festifs et carnavalesques dans les manifestations altermondialistes. «Dans le carnavalesque, il y a des dimensions religieuses, identitaires et contestataires», observe-t-il.

Ces dimensions sont présentes dans le festival Burning Man, qui lui est apparu au départ comme un croisement entre une manifestation altermondialiste et une grande fête techno. Qu'est-ce qui réunit les participants de cette grande messe dans le désert? «À leurs yeux, le Man n'a aucune signification religieuse, dit le professeur. Mais c'est le symbole de cette communauté. Les participants affirment qu'ils ont l'impression de se découvrir eux mêmes et de faire l'expérience d'un sentiment de communauté très fort lorsqu'ils participent à l'événement. Pour moi, c'est un laboratoire social extraordinaire.»

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