Un sourd dans la ville

Aujourd'hui président de la Société culturelle québécoise des sourds (SCQS), Michel Lelièvre est un farouche défenseur de la langue des signes québécoise (LSQ).

15 Novembre 2011 à 0H00

Série Tête-à-tête
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Michel Lelièvre signe le mot identité.Photo: Nathalie St-Pierre

Dans la classe de sourds que Michel Lelièvre (B.A. linguistique, 96) fréquentait à l'école primaire, on punissait les enfants et on leur attachait les mains pour les empêcher de parler en signes! Cette classe intégrée à une école «normale» avait pour but d'apprendre aux petits sourds à parler grâce à la méthode oraliste. L'intention était noble : les aider à mieux s'intégrer au monde des entendants. «Le problème, dit Michel Lelièvre, c'est qu'il est très difficile d'apprendre à parler. Cela ne fonctionne pas pour tous les sourds.»

Élevé dans une famille de sourds (ses parents, ses frères et ses sœurs sont tous sourds), Michel Lelièvre a toujours parlé en signes à la maison. À l'école, il ne comprenait pas pourquoi le langage signé, si positif à la maison, était interdit. «J'apprenais des signes en cachette aux autres élèves», raconte-t-il grâce aux services de l'interprète Lucie Lamoureux.

À la fin du primaire, Michel est intégré dans une classe d'entendants. Il a de l'aide pour suivre le programme, mais la tâche reste beaucoup plus ardue pour lui, qui doit lire sur les lèvres, que pour les autres enfants. Au secondaire, il obtient enfin les services d'une interprète gestuelle.

«Je comprenais mieux le professeur, mais cela ne me permettait pas de suivre toutes les interactions dans la classe et c'était très frustrant», se rappelle le jeune homme, qui souffrait de se sentir différent. C'est le fait de vivre à Montréal, entouré de nombreuses communautés culturelles parlant leur propre langue, qui l'a aidé à percevoir sa différence autrement. «Peu à peu, dit-il, j'ai commencé à m'identifier à la communauté des sourds.»

Aujourd'hui président de la Société culturelle québécoise des sourds (SCQS), Michel Lelièvre est un farouche défenseur de la langue des signes québécoise (LSQ). Lauréat en 2010 du prix Marshall-Wick de l'Association des sourds du Canada, qui récompense les réalisations en matière d'enseignement ou de recherche en éducation des sourds, il fait partie du Groupe de recherche sur la LSQ et le bilinguisme sourd, basé à l'UQAM. Enseignant et consultant (il a fondé sa propre entreprise, Consultations Signes, qui propose des services reliés à la LSQ), il se bat pour que ses semblables aient accès à des services dans leur langue, quel que soit l'endroit où ils vivent au Québec. «Les services sont relativement faciles d'accès à Montréal, dit-il, mais c'est loin d'être le cas en région.»

Sur le plan de l'enseignement, Michel Lelièvre, qui a entrepris une maîtrise en linguistique sur le sujet, défend le bilinguisme : apprentissage des signes d'abord, puis, progressivement, intégration du français écrit. «Il est toujours plus facile, quand on possède une base solide dans une langue, de devenir compétent dans une autre langue», fait-il valoir.

Auparavant, il pouvait s'écouler jusqu'à un an et même deux avant qu'un enfant nesoit diagnostiqué sourd. Aujourd'hui, des tests permettent de détecter la surdité dès la naissance. «Cela permet de commencer tout de suite à enseigner la LSQ, ce qui facilite beaucoup l'apprentissage», dit Michel Lelièvre. Mais plusieurs enfants sourds n'apprennent pas la langue des signes, car seulement 10 % d'entre eux naissent de parents sourds. La grande majorité ont des parents entendants, qui souhaitent que leur enfant apprenne un jour à parler pour avoir une vie normale et qui favorisent donc la méthode oraliste. Avec l'implant cochléaire, une technologie de plus en plus accessible qui permet à certains sourds de récupérer une bonne partie de leur capacité auditive, cet espoir est d'autant plus grand.

Michel Lelièvre comprend le souhait des parents. Mais il déplore que des enfants qui n'entendent pas soient privés de l'accès au langage des signes. «Ironiquement, il existe aujourd'hui une langue des signes pour bébés, le Baby Sign Language, que des parents apprennent à leur bébé entendant pour mieux communiquer avec lui, et des bébés sourds qui n'apprennent pas à signer!»

Contrairement à ce que l'on peut penser, il est possible de réussir sa vie tout en étant sourd gestuel, assure le président de la SCQS. Et si tout n'est pas rose pour les sourds québécois, ils peuvent cheminer à travers le système scolaire jusqu'à l'université. Chargé de cours au programme de certificat en interprétation visuelle (l'UQAM est la seule université au Québec à offrir ce programme), Michel Lelièvre a lui-même obtenu son baccalauréat en linguistique grâce aux services offerts par l'Université pour l'aider à compléter sa scolarité. L'UQAM compte en effet un Service d'accueil et de soutien aux étudiants en situation de handicap extrêmement dynamique. «Si on se compare à la France, le taux d'obtention de diplômes est beaucoup plus élevé ici», note le président de la SCQS avec optimisme.

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