Une histoire radiophonique

Des années 1920 à leur disparition dans les années 2000, l'évolution des dramatiques radiophoniques témoigne de l'histoire sociale du Québec.

17 Octobre 2011 à 0H00

C'est sur les ondes de CKAC, en 1923, que fut diffusée la première œuvre dramatique de la radio québécoise, nous apprend Renée Legris dans Histoire des genres dramatiques à la radio québécoise. Sketches, radioroman, radiothéâtre : 1923-2008 (Septentrion). La passion de Renée Legris pour la radio québécoise ne date pas d'hier. La professeure associée du Département d'études littéraires a consacré sa thèse de doctorat à l'étude des œuvres radiophoniques de Robert Choquette, l'auteur du premier feuilleton radiophonique québécois, ou radioroman, intitulé Le Curé de village (1935-1938). «Lorsque j'ai débuté mes recherches, à la fin des années 1960, il existait très peu d'archives radiophoniques, même si la radio avait déjà 40 années d'existence, se rappelle la chercheuse. Nous avions alors mis sur pied un vaste projet de recherche à l'UQAM afin de contacter les auteurs et les comédiens susceptibles de nous fournir ces archives qui nous ont ensuite permis de bâtir le Répertoire des œuvres de la littérature radiophonique du Québec (1930-1970), dont les documents ont été déposés à la Bibliothèque nationale du Québec.»

Cette véritable mine d'or a permis à Renée Legris de dresser dans son dernier ouvrage, paru en juillet dernier, un panorama fouillé des acteurs clés - Henri Letondal, Guy Mauffette, Guy Beaulne, etc. - et des thèmes prédominants dans les œuvres dramatiques radiophoniques québécoises.

Le rôle des femmes

Dans les radioromans, dont l'âge d'or se situe entre 1940 et 1955, de nouveaux rôles sont assumés par les femmes, note l'auteure. On y traite de transformations sociales, d'émancipation des jeunes et de responsabilisation sociale, de rapports de classe, des droits de la femme au travail et du choix d'un époux. Ces thématiques reflètent la place que les femmes occupent dans l'univers radiophonique. «Dès les années 1930, plusieurs femmes, comédiennes mais également auteures et plus tard réalisatrices, avaient trouvé dans le monde de la production radiophonique un espace professionnel où elles étaient considérées au même titre que les hommes», observe Mme Legris.

On note également l'apparition de la bourgeoisie québécoise, qui prêche en faveur d'une autonomie culturelle et économique face au monde anglophone. Au début des années 1940, les angoisses suscitées par la guerre prédominent et plusieurs radioromans sont truffés de propagande.

De jeunes auteurs

Survient ensuite l'âge d'or du radiothéâtre, dans les années 1950, qui permettra de lancer la carrière d'une foule de jeunes auteurs dramatiques, parmi lesquels Yves Thériault, Yvette Naubert, Claude Gauvreau, Marcel Dubé et Félix Leclerc.

Dans les radioromans tout autant que dans les radiothéâtres, ce sont les expériences amoureuses et les rivalités de classes qui expriment le mieux la libéralisation des mœurs, précise Renée Legris. «Les grandes figures dramatiques de la radio, note-t-elle, sont également marquées par les désirs de domination familiale ou sociale et de réussite socioéconomique, comme Séraphin Poudrier, personnage central d'Un homme et son péché, diffusé de 1939 à 1962 sur les ondes de Radio-Canada (CBF).»

Le son

«À la radio, tout est son», poursuit l'auteure, qui a consacré une partie de son ouvrage à l'analyse du traitement du son et des dialogues dans les œuvres radiophoniques créées à partir des années 1970. «Les signes sonores comme les bruits, la musique et la voix définissent des atmosphères et caractérisent l'action des personnages, note Mme Legris. L'univers de son propre à chaque œuvre fait donc partie de la création dramatique et participe de la vision du monde transmis par les auteurs».

Une mine d'or à redécouvrir

La radio publique du XXe siècle avait pour mission d'informer, d'instruire et de divertir, rappelle Renée Legris. Elle déplore que la radio d'aujourd'hui, qui a abandonné au tournant du nouveau millénaire toute forme de dramatiques, ne soit que divertissement. Il existe selon elle des centaines d'œuvres dramatiques radiophoniques qui mériteraient d'être étudiées avant qu'elles ne tombent dans l'oubli. «Il y a une telle richesse dans ces œuvres, conclut-elle, car elles distillent une vision du monde reflétant les multiples bouleversements sociaux, culturels et politiques de leur époque.»

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