Artistes activistes

La justice sociale, la protection de l'environnement et la préservation du patrimoine sont au coeur des préoc­cupations d'Annie Roy et Pierre Allard, fondateurs de l'ATSA.

19 Novembre 2012 à 0H00

Série Tête-à-tête
Rencontre avec des diplômés inspirants, des leaders dans leur domaine, des innovateurs, des passionnés qui veulent rendre le monde meilleur.​

Pierre Allard et Annie Roy
Photo: Nathalie St-Pierre

«Nous nous sommes rencontrés en octobre 1997 et, en décembre, nous avions conçu notre première oeuvre, La banque à bas», se rappelle Annie Roy (B.A. danse, 96). Cette immense installation, déposée illégalement sur la place publique face au Musée d'art contemporain de Montréal — qui a ensuite appuyé le geste —, était faite de cuisinières soudées les unes aux autres, dont les portes servaient de guichets automatiques à partir desquels les passants pouvaient déposer ou retirer de vrais bas de laine. «L'idée nous était venue en entendant que les banques canadiennes avaient réalisé des profits de 7,5 milliards de dollars et, dans le même bulletin de nouvelles, que la Maison du père, à Montréal, avait besoin d'une centaine de bas par jour pour ses itinérants», explique Pierre Allard (B.A. arts plastiques, 07). «Nous voulions juxtaposer deux symboles forts qui, mis en opposition, illustreraient l'écart entre les moyens des riches et les besoins des pauvres, poursuit Annie Roy. D'où notre slogan : La banque à bas!… À bas la banque!»

La justice sociale, la protection de l'environnement et la préservation du patrimoine sont au coeur des préoc­cupations de ce couple d'artistes engagés, unis dans la vie comme dans la création, qui a fondé en 1998 l'Action terroriste socialement acceptable (ATSA). Depuis, le duo a produit dans l'espace public une trentaine d'inter­ventions, d'installations et de performances multidis­ciplinaires. Il a remporté l'an dernier le prix Giverny Capital 2011, d'une valeur de 10 000 dollars, créé par la firme éponyme de gestion de portefeuilles pour souligner l'originalité et la force créatrice d'artistes québécois en arts visuels. Des spécialistes en art contemporain, dont Louise Déry, directrice de la Galerie de l'UQAM, formaient le jury.

L'ATSA s'est surtout fait connaître en organisant chaque hiver, de 1998 à 2010, l'événement État d'urgence sur la place Émilie-Gamelin, en plein coeur de Montréal. Reprenant la symbolique des camps de réfugiés, le couple érigeait des tentes, servait des repas gratuits et distribuait des vêtements aux sans-abri. Des spectacles de musique et de danse, des ateliers d'improvisation théâtrale, des projections vidéo et des lectures de poèmes étaient aussi au menu. «Nous voulions créer un lieu de rencontre festif entre citoyens et sans-abri, tout en suscitant la réflexion sur la pauvreté et le sens de la solidarité dans une ville riche comme Montréal», explique Annie Roy.

D'autres interventions de l'ATSA ont marqué les esprits. Dans le cadre de la série Attentat, Annie Roy et Pierre Allard exposent sur une rue passante une sculpture représentant un véhicule utilitaire sport qui a pris feu. Un manifeste sur vidéo alerte les badauds sur les dangers écologiques liés à la dépendance au pétrole.

Les deux complices prônent un art qui dérange, qui descend dans la rue, qui va à la rencontre des citoyens, en particulier ceux qui ne fréquentent pas les musées et les galeries. «Nous n'avons pas la prétention de changer le monde, observe Annie Roy. Mais nous croyons que l'art peut générer un élan, une énergie qui, peut-être, se concrétisera dans un engagement citoyen.»

Les deux acolytes ne se considèrent pas moins artistes parce qu'ils sont engagés. «Dans notre démarche, la créa­tion artistique et l'engagement social sont fusionnés», dit Pierre Allard. L'approche conceptuelle de l'ATSA ne privilégie aucune forme d'expression particulière. «Nous créons moins des objets que des événements, au moyen de mises en scène hyperréalistes qui se déploient dans l'espace urbain», précise l'artiste.

Du 16 au 25 novembre, l'ATSA présentera la deuxième édition de Fin novembre sur la place Émilie-Gamelin, une nouvelle mouture d'État d'urgence. Au cours des prochains mois, l'exposition Dix ans d'États d'urgence, une rétrospec­tive d'oeuvres conçues spécialement pour cet événement par une vingtaine d'artistes d'ici et de l'étranger, amor­cera une tournée québécoise et canadienne.

Récipiendaires en 2008 du prix Artistes pour la paix et du prix Citoyen de la culture, puis du prix Nature de l'Art Pratt & Whitney Canada en 2010, Annie Roy et Pierre Allard ne rejettent pas les honneurs. «Comme nous sortons des sentiers battus, nous devons encore convaincre des gens que nous faisons de l'art. Cela dit, nous sommes heureux d'avoir obtenu, au fil des ans, une plus grande reconnaissance», souligne Annie Roy.

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