Des pavillons bien nommés

Savez-vous qui étaient Hubert Aquin, Judith Jasmin, Athanase David? L'UQAM a donné à ses pavillons des noms d'hommes et de femmes qui ont marqué la société québécoise.

20 Avril 2012 à 0H00, mis à jour le 4 Avril 2019 à 14H30

Série Cinquante ans d'histoire
L'UQAM, qui célèbre son 50e anniversaire en 2019-2020, a déjà beaucoup d'histoires à raconter. La plupart des textes de cette série ont été originalement publiés de 2006 à 2017 dans le magazine Inter. Des notes de mise à jour ont été ajoutées à l'occasion de leur rediffusion dans le cadre du cinquantième.

On doit à Athanase David (1882-1953), secrétaire de la province dans les années 1920 et 1930, les concours à l'origine des Prix du Québec, l'École des beaux-arts, le Musée du Québec et les Archives nationales.  
Photo :Bibliothèque et Archives nationales du Québec

À l’hiver 1979, 974 étudiants, professeurs, employés et cadres de l’UQAM participent à une consultation baptisée Opération désignation. L’objectif? Choisir les noms des deux pavillons du nouveau campus central de l’Université, rue Saint-Denis, dont l’inauguration est prévue pour la rentrée d’automne.

«Cette opération constituait une première dans l’histoire de l’UQAM, se souvient Jean-Claude Robert, professeur associé au Département d’histoire, qui présidait à l’époque le comité de toponymie responsable de la consultation. Les noms de la journaliste Judith Jasmin et de l’écrivain Hubert Aquin ont recueilli le plus de voix – 470 et 374 –, suivis de ceux de Marie Gérin-Lajoie et d’Alfred Laliberté, qui seront donnés à un auditorium et au studio-théâtre.» D’autres noms de personnalités – le peintre Paul-Émile Borduas, le poète Émile Nelligan, la comédienne Denise Pelletier – avaient aussi retenu l’attention des participants à la consultation.

Les noms choisis devaient répondre à des critères précis : honorer une personnalité du monde de l’enseignement et de la recherche universitaires, quelqu’un dont l’action avait été déterminante dans les domaines des arts, des lettres et des sciences au Québec, ou encore une personne ayant joué un rôle important dans l’histoire de Montréal. «Nous souhaitions aussi que les noms retenus soient ceux de femmes et d’hommes liés de près ou de loin à l’UQAM, souligne l’historien. À l’époque, il était logique que les noms d’Hubert Aquin et de Judith Jasmin s’imposent pour des pavillons où logeraient les secteurs des arts, des lettres et des sciences humaines, de même que des programmes d’étude novateurs comme le baccalauréat en communication.»

Hubert Aquin (1929-1977), l’auteur de Prochain épisode (1965), un des romans phares de la littérature québécoise, a brièvement été directeur du Département d’études littéraires à la création de l’UQAM, en 1969, puis professeur et enfin chargé de cours jusqu’au moment de sa mort. C’est après une carrière de réalisateur et de producteur à Radio-Canada et à l'Office national du film qu’il s’est fait connaître par ses romans avant-gardistes, dont Trou de mémoire et Neige noire. Cofondateur de la revue Liberté, haut lieu de rencontre de l’intelligentsia québécoise dans les années 1960, Hubert Aquin a profondément marqué la conscience culturelle du Québec par les questions multiples – politiques, esthétiques, philosophiques – que ses écrits soulèvent.

Figure de proue de la presse électronique québécoise, Judith Jasmin (1916-1972) a été la première femme au Québec à s’imposer comme grand reporter. Après avoir tenu pendant 12 ans un rôle dans le roman radiophonique La pension Velder, elle entreprend, à la fin des années 1940, une carrière en information au Service international de Radio-Canada, où elle rencontre l’ancien premier ministre du Québec René Lévesque, alors journaliste lui aussi, avec qui elle vivra une grande histoire d’amour. Entrée au Service des nouvelles en 1953, Judith Jasmin n’hésite pas à descendre dans la rue, à parler aux gens et à dénoncer des injustices. En 1966, elle est nommée correspondante de Radio-Canada à New York, puis à Washington, où elle s’intéresse à des sujets comme la faim dans le monde et la ségrégation raciale aux États-Unis. Depuis 1975, un prix de journalisme portant son nom récompense annuellement les meilleurs reportages de la presse québécoise.

En septembre 2009, l’ancien pavillon des sciences de l’éducation devient le pavillon Paul-Gérin-Lajoie. Par ce geste, l’UQAM voulait souligner la contribution capitale de cet artisan de la Révolution tranquille, aujourd’hui âgé de 92 ans [il est décédé en 2018 à l'âge de 98 ans]. Premier titulaire du ministère de l’Éducation du Québec, lors de sa création en 1964, Paul Gérin-Lajoie a fait adopter la loi instituant la fameuse commission Parent, dont les travaux conduiront à la création des cégeps et de l’UQAM, ainsi qu’une douzaine d’autres lois imposant notamment la fréquentation scolaire jusqu’à 16 ans et la gratuité dans les écoles, des réformes animées par une ambition de démocratisation du savoir qui correspond depuis toujours à la mission de l’UQAM.

Honorer des pionniers

Au fil des années, l’UQAM donnera souvent à ses édifices des noms de personnes ayant joué un rôle de pionnier dans leur domaine. Un pavillon abritant depuis 1992 les locaux de la direction et des services administratifs porte ainsi le nom d’Athanase David (1882-1953), grand-père de Charles-Philippe David, professeur au Département de science politique. En 1919, cet avocat devient, à 37 ans, le plus jeune ministre du gouvernement libéral de Lomer Gouin, à Québec. Il occupe le poste de secrétaire de la province, qu’il conservera sous le premier ministre Louis-Alexandre Taschereau jusqu’en 1936. À l’époque, il n’existe pas de ministère de la Culture ni de l’Éducation. Ces domaines tombent sous la gouverne du secrétaire de la province. On doit à Athanase David, entre autres, l’instauration des concours littéraire et scientifique à l’origine des Prix du Québec, la création de l’École des beaux-arts, du Musée du Québec et des Archives nationales du Québec, ainsi que l’adoption de la Loi relative à la conservation des monuments historiques et des objets d’art, dont découle l’actuelle Commission des biens culturels. Avec son épouse, cet infatigable défenseur de la culture a aussi participé à la fondation de l’Orchestre symphonique de Montréal.

La création, en 1990, de l’Institut de recherches et d’études féministes (IREF) témoigne de l’importance que l’UQAM accorde à la cause de l’émancipation des femmes. Un de ses pavillons porte justement le nom de Thérèse Casgrain (1896-1981), une pionnière du féminisme qui, en 1922, se rend au Parlement de Québec avec une délégation féminine pour réclamer l’adoption d’une loi accordant le droit de vote aux femmes, lequel sera finalement obtenu en 1940. Après la guerre, Thérèse Casgrain obtient du gouvernement canadien que les chèques d'allocations familiales soient versés aux femmes plutôt qu'aux pères de famille. Dans les années 1960, elle milite pour la paix dans le monde avant de créer, en 1966, la Fédération des femmes du Québec. La construction de ce pavillon, inauguré en 1991, a permis à l’Université de quitter l’ancien pavillon Read et de regrouper une grande partie de la Faculté des sciences humaines.

Si l’environnement est devenu une préoccupation majeure à l’échelle planétaire, c’est grâce à des éveilleurs de conscience qui se sont faits les leaders d’une nouvelle pensée écologique. Au Québec, Pierre Dansereau (1911-2011), que l’UQAM a eu l’honneur de compter parmi ses professeurs, a joué ce rôle d’éclaireur. Alors que les recherches en environnement au Québec ont commencé à prendre de l’ampleur dans les années 1980, Pierre Dansereau s’intéressait déjà, depuis plusieurs décennies, aux enjeux écologiques. Celui qui a donné son nom au Complexe des sciences de l’UQAM en 2004 est décédé en septembre dernier [en 2011], quelques jours avant de célébrer son centième anniversaire.

Nommer un lieu public, c’est le reconnaître et le distinguer des autres, dit-on. «C’est aussi faire œuvre de mémoire, observe Jean-Claude Robert. Cela permet non seulement de perpétuer le souvenir d’individus remarquables, mais aussi de renforcer le sentiment d’appartenance à la collectivité en rappelant aux membres de la communauté universitaire, en particulier les jeunes étudiants, les valeurs fondamentales que ces personnes ont incarnées.»

Des dons exceptionnels

La politique institutionnelle de toponymie et de parrainage de l’UQAM, adoptée en 2005, fixe les règles pour l’attribution des noms de pavillons. Elle inclut deux types de désignations. Le premier, la toponymie de reconnaissance, reconnaît la contribution exceptionnelle d’une personne au développement de l’Université ou de la société. Le second concerne une désignation en lien direct avec une donation majeure versée à l’Université par un individu, une entreprise ou un organisme public. Celle-ci touche non seulement les pavillons et lieux publics, mais aussi les chaires, centres et laboratoires de recherche, les fonds de bourses et certains programmes d’activités.

Outre ses pavillons universitaires, l’UQAM possède également des lieux de diffusion et de production culturelle, comme le centre Pierre-Péladeau, qui abrite depuis 1992 la salle de spectacle Pierre-Mercure (qui doit son nom au compositeur et figure de proue de la musique contemporaine Pierre Mercure, décédé en 1966), et un studio d’enregistrement. L’immeuble a été baptisé en l’honneur de Pierre Péladeau (1925-1997), fondateur de l’empire Quebecor. Navire amiral de cet empire, le Journal de Montréal, lancé en 1964, est devenu le quotidien francophone le plus vendu en Amérique du Nord. Grand mélomane, Pierre Péladeau a généreusement contribué au redressement de l’Orchestre métropolitain du Grand Montréal et a fait un don important à l’UQAM pour la construction du centre qui porte son nom.

Le pavillon qui logera bientôt l’École des sciences de la gestion [l'ESG y est installée depuis 2015] a été désigné sous le nom de J.-A.-DeSève en 1995, afin de souligner un don exceptionnel de la Fondation éponyme. Comptable de profession, Joseph-Alexandre DeSève (1896-1968) a mis sur pied en 1960 la station de télévision Télé-Métropole, qui deviendra plus tard le réseau TVA. Propriétaire du Théâtre St-Denis et de plusieurs salles de cinéma à Montréal et à Québec, il avait développé, à partir des années 1930, un véritable réseau de distribution de films dont le but était d'offrir aux Québécois des productions de langue française. Durant la Seconde Guerre mondiale, J.-A.-DeSève a créé à Montréal ses propres studios de production, d'où naîtront les célèbres Tit-Coq et Aurore l'enfant martyre.

Source:
INTER, magazine de l'Université du Québec à Montréal, Vol. 10, no 1, printemps 2012.

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