La dame des roches

19 Novembre 2012 à 0H00

Série Tête-à-tête
Rencontre avec des diplômés inspirants, des leaders dans leur domaine, des innovateurs, des passionnés qui veulent rendre le monde meilleur.​

Marie-Josée Lamothe (B.Sc. géologie, 87) a longtemps fait de la compétition en natation. Son horaire de femme d'affaires et de mère de deux ados la tient désormais loin des piscines, mais elle en a gardé l'esprit : «Si tu n'es pas capable de performer, dit-elle, c'est parce que tu ne t'es pas assez entraîné!» Son entraînement, aujourd'hui, consiste en de très longues heures de travail, sept jours sur sept, pour faire de son entreprise, Northex Environ­nement, la championne du traitement et de la déconta­mination des sols. La diplômée en géologie mise sur une technologie innovante, unique au pays, qui «redonne vie à la terre», comme le dit le slogan de sa compagnie fondée en 1997.

Petite, blonde, des yeux bleu-vert perçants comme ces lampes frontales qu'on utilise dans les mines — qu'elle se voyait bien fréquenter à sa sortie des classes —, la PDG porte jeans et bottes de travail, ce qui lui permet de passer rapidement de l'ordinateur au terrain. Son usine de Contrecoeur, en Montérégie, construite en 2005, compte 1,3 million de pieds carrés de plateformes de traitements de sols contaminés. Un paysage lunaire, hostile, où Marie-Josée Lamothe se sent un peu comme au paradis : avant d'être une entrepreneure, elle est d'abord et avant tout une passionnée des roches.

C'est d'ailleurs parce qu'il n'y en avait pas assez dans son cursus scolaire, de ces roches, qu'elle a quitté Polytechnique, après trois ans d'études en génie, pour s'inscrire au baccalauréat en géologie à l'UQAM. Après ses études, elle est embauchée chez Demix Béton. Son job : sillonner le Québec à la recherche de sable qui servira à fabriquer du béton. Rapidement, elle se tourne vers un terrain encore en friche, mais déjà fertile : les technolo­gies environnementales. «J'ai la fibre verte», dit-elle. Et beaucoup d'idées. Dont celle de trouver une seconde vie aux sols contaminés qu'on se contentait, trop souvent, d'enfouir. «Traiter les sols n'est pas une fin en soi, il faut bien en faire quelque chose.» Une fois décontaminés, plus de 65 % des sols traités par Northex peuvent être revalorisés et réutilisés dans des projets LEED.

Sur le bureau de Marie-Josée Lamothe, neuf petits contenants empilés représentent l'essentiel de son trésor de guerre : du matériau granulaire plus grossier jusqu'aux particules plus fines, tous trouveront preneur et seront utilisés pour fabriquer du béton, de l'asphalte, de la brique, voire du terreau pour la finition des autoroutes ou de l'engrais. Des produits présentant des niveaux de contaminants respectant les normes environnemen­tales, tout aussi valables que les matériaux provenant des carrières!

Son procédé de biodégradation, développé depuis une dizaine d'années, consiste, en gros, à injecter dans le sol des produits oxydants qui feront le travail de décon­tamination de manière naturelle, mais bien plus rapide­ment que la nature elle-même, qui met 60 ans à remettre un terrain à neuf. La technologie peut être utilisée sur les lieux mêmes de la contamination ou à l'usine de Contre­coeur, où les sols contaminés sont transportés.

Northex compte 18 employés : des ingénieurs, des géologues, des chimistes, des techniciens. L'entreprise a aussi développé une étroite collaboration avec le LAMIC (Laboratoire de micromanipulations, de microanalyses et de cryo-observations) du Département des sciences de la Terre et de l'atmosphère de l'UQAM, qui possède un microscope électronique à balayage capable de déceler les contaminants actifs dans les sols.

La géologue évolue dans un milieu difficile, celui de la construction. Ses concurrents font parfois les manchettes, et pas celles du cahier Économie… La bureaucratie est lourde aux yeux de cette femme bouil­lonnante, qui attend depuis 2005 un certificat du minis­tère du Développement durable pour sa technologie. C'est aussi un milieu où le capital de risque est parfois la seule source de financement, et ce, «même si tout le monde est pro-environnement».

Mais Northex a le vent dans les voiles. L'entreprise passera sous peu à une trentaine d'employés. Elle a obtenu une subvention de 2,3 millions de dollars des deux paliers de gouvernement, ce qui permet à sa p.-d.g. de mieux respirer.

Sa technologie est en instance de brevet dans trois pays d'Amérique centrale ainsi qu'au Mexique, en Inde et en Chine, trois poids lourds de l'économie émergente. Le marché chinois la fait saliver. La réglementation y est moins tatillonne. Et il y a tellement de terrains à décontaminer…

L'entrepreneure a délégué le volet «développement des affaires». «Moi, ma passion, c'est de développer de nouvelles idées.» Et de trouver une seconde vie à ses roches.

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