L'autre mari

L'étudiant Patrick Bilodeau a scénarisé et réalisé un documentaire sur l'usage thérapeutique de la marijuana, diffusé le 15 mars à RDI.

14 Mars 2012 à 0H00

Il y a une vingtaine d’années, le Canada et la Californie amorçaient leur réflexion respective sur la légalisation de la possession de marijuana à des fins médicales. L’État américain l’a autorisée en 1995, le Canada en 2001. Depuis, le dossier a évolué aux antipodes de part et d’autre de la frontière. «La Californie s’est engagée dans un processus de commercialisation du cannabis, tandis que le Canada a durci sa position», explique Patrick Bilodeau. L’étudiant au baccalauréat en communication (cinéma) a scénarisé et réalisé le documentaire L’autre mari. L’usage thérapeutique de la marijuana, présenté à RDI le 15 mars dernier, dans le cadre de l’émission Les grands reportages.

Au départ, ce devait être uniquement un projet de court métrage de fin d’études, mais Patrick Bilodeau a trouvé le filon tellement intéressant qu’il a approché une boîte de production, Pimiento, qui a accepté de produire son documentaire. «On connaît bien l’usage récréatif de la marijuana, car près de 50 % des Canadiens affirment en avoir consommé, mais son usage thérapeutique est beaucoup moins connu», souligne le jeune réalisateur de 24 ans, qui a interrogé des patients, des médecins, des politiciens, des cultivateurs et des activistes, au Canada et en Californie.

Le cannabis soulagerait la souffrance des gens atteints de maladies comme l’arthrite, la sclérose en plaques ou le cancer. Un patient américain, atteint du VIH, affirme qu’il réduit les effets secondaires de son traitement, calme ses maux d’estomac et lui redonne de l’appétit. «Toutes les autres personnes atteintes du VIH que je connais ont l’air malade, mais pas moi!», dit-il fièrement. Un autre, montréalais celui-là, affirme que, sans la marijuana, il passerait sa journée à vomir à cause des pilules qu’il doit prendre pour soigner sa maladie. Les deux malades tiennent le même discours, mais les façons dont ils se procurent leur «traitement» diffèrent énormément.

Libertés californiennes…

Obtenir une autorisation pour consommer de la marijuana n’est pas difficile dans le Golden State. «N’importe quel médecin peut vous signer une autorisation, note Patrick Bilodeau, qui s’est prêté au jeu pour les fins du documentaire. Il ne m’a fallu que quelques minutes de discussion et j’ai obtenu l’autorisation de cultiver 99 plants dans l’État de Californie.» Obtenir ce genre d’autorisation constitue le seul obstacle avant de pouvoir franchir la porte de l’un des nombreux dispensaires qui ont pignon sur rue. «À Los Angeles, il y aurait plus de dispensaires de cannabis que de Starbucks», souligne le documentariste.

La vente de marijuana à des fins médicales – pour inhalation, mais aussi sous forme de boissons, chocolats, gâteaux, biscuits, bières, beurres, huiles, etc. – est devenue une industrie qui fait tourner l’économie californienne. Soumise à la loi de l’offre et de la demande, la culture de cannabis est plus importante que la culture des fruits, du maïs ou du vin, apprend-on. Elle générerait plus de 14 milliards de dollars par an. Pas étonnant qu’elle fasse le bonheur des cultivateurs, dont Félix, un Québécois qui nous fait visiter sa plantation.

La Californie a même tenu un référendum sur la légalisation complète de la marijuana le 2 novembre 2010. La population a rejeté la proposition à 56 %, mais il y a fort à parier que le débat se poursuivra au cours des prochaines années.

… et bureaucratie canadienne

Le portrait n’est pas du tout le même au Canada. «Un patient doit obtenir une autorisation de consommer d’un médecin, explique le réalisateur. Ce n’est pas une mince affaire, car le Collège des médecins n’a pas reconnu l’usage de la marijuana à des fins thérapeutiques. Souvent, ce sont les patients qui éduquent leur médecin aux vertus du cannabis.»

Santé Canada doit ensuite analyser le dossier, le patient doit remplir des formulaires et des vérifications policières doivent être effectuées. Après des mois de procédures bureaucratiques, la personne malade a trois choix : cultiver elle-même la marijuana, mandater quelqu’un pour le faire à sa place ou s’en procurer auprès de Santé Canada, dont la plantation est située au Manitoba. Plus de 12 000 Canadiens sont autorisés à posséder du cannabis par Santé Canada, mais on estime qu’il y a 30 fois plus de patients qui en utilisent sans autorisation. Ceux-là l’achètent soit dans la rue ou dans l’un des points de vente illégaux qui existent au Canada, comme les Club Compassion qui tenaient boutique au Québec avant d’être fermés par la police en juin 2010.

Le système canadien, plus restrictif, pourrait avoir de bons côtés, notamment en ce qui concerne la qualité de la marijuana, puisque Santé Canada est tenue d’afficher la teneur en THC – l’ingrédient actif du cannabis – de chaque dose. L’activiste Marc-Boris Saint-Maurice n’est pas de cet avis. «Nous avons offert le cannabis du gouvernement dans un de nos Club compassion par le passé et personne n’en voulait, car il n’était pas bon. Les clients étaient insatisfaits!», explique-t-il à la caméra. Un patient qui cultive lui-même sa marijuana corrobore les dires du porte-parole des Club Compassion.

L’arrivée au pouvoir des Conservateurs, en 2006, a donné un coup dur aux partisans de la marijuana. Les subventions de recherche afin d’étudier ses effets sur la douleur ont été abolies, et les peines liées à la possession et au trafic ont été durcies. Le procès de la vingtaine d’employés arrêtés en juin 2010 dans les Club Compassion, dont Marc-Boris Saint-Maurice, commencera bientôt à Montréal.

Le documentaire de Patrick Bilodeau est disponible sur Tou.tv et sera rediffusé à Radio-Canada prochainement. Un site web, radio-canada.ca/marijuana, permet d’approfondir le sujet.

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