Moment Factory en mode conquête

19 Novembre 2012 à 0H00

Série Tête-à-tête
Rencontre avec des diplômés inspirants, des leaders dans leur domaine, des innovateurs, des passionnés qui veulent rendre le monde meilleur.​

L'été dernier, le clou de la fête du 4 juillet, à Atlantic City, n'était pas le traditionnel feu d'artifice sur le front de mer, mais le spectacle conçu par Moment Factory pour animer le Boardwalk Hall. Grâce aux technologies de «mapping architectural» et d'animation 3D utilisées par les artisans montréalais, les pierres grises du vénérable immeuble se sont mises à vibrer devant les spectateurs sidérés, qui ont vu la structure s'effondrer sous leurs yeux pour ensuite réapparaître dans une orgie de lumière et de musique évoquant, pendant huit minutes et demie, l'histoire du lieu. Inauguré ce soir-là, le spectacle est, depuis, repris deux fois l'heure à la tombée de la nuit.

Moment Factory, c'est la firme qui emballe l'espace avec de la lumière et des images. C'est elle qui a conçu l'habillage visuel époustouflant du spectacle de tournée de Madonna et qui transforme, au gré des chansons, l'immense scène où Céline Dion offre sa nouvelle performance, à Las Vegas. En septembre dernier, elle illuminait la cathédrale Sagrada Familia, le chef-d'œuvre de l'architecte Gaudi, à Barcelone. Plus près de nous, le studio a réalisé le spectacle son et lumière des fontaines de la place des Festivals, ainsi que la Vitrine culturelle, l'espace public interactif situé au coeur du Quartier des spectacles, où les visiteurs peuvent s'informer de tout ce qui se passe sur la scène montréalaise. Après Atlantic City et Barcelone, Moment Factory est en lice pour des projets d'illumination du quartier Wall Street à New York et de la tour Eiffel à Paris.

Depuis qu'Éric Fournier (B.A.A., 86) s'est joint à l'équipe de Moment Factory, en 2008, l'entreprise, qui a fêté ses 10 ans en 2011, a quintuplé de volume, passant de 15 à plus de 85 employés, et son carnet de commandes a littéralement explosé. «Nous refusons des projets», affirme le partenaire et producteur exécutif, très décon­tracté, en jeans et t-shirt, dans les locaux de l'entreprise, un ancien entrepôt du Mile End qui contraste avec les environnements hightech créés par la boîte.

En mode de recrutement

Le studio, où les employés — dont la moyenne d'âge ne dépasse pas 30 ans — se déplacent en planches à roulettes (!), est constamment en mode de recrutement, à la recherche de nouvelles recrues en design, en program­mation ou en animation. Le mélange de technologies et de savoir-faire propres à Moment Factory est tellement particulier, souligne Éric Fournier, qu'il faut de 6 à 12 mois pour former chaque nouvel employé! «Heureusement, poursuit-il, Montréal, avec ses quatre universités, est un pôle extraordinaire pour attirer des jeunes bourrés de talent.»

Le gestionnaire avait déjà eu l'occasion de travailler avec Moment Factory avant d'embarquer dans l'aventure. Il venait de quitter le Cirque du Soleil, où il était vice-président principal au développement, quand le départ de Jason Rodi, l'un des trois partenaires fondateurs, lui a fourni l'occasion de s'associer aux deux autres. Depuis, ils mènent l'affaire en trio. Saskchin Bessette s'occupe du contenu et de la création, Dominic Audet de l'aspect technologique et Éric Fournier du développement et du rayonnement international.

Pourquoi avoir abandonné un poste prestigieux au sein du plus gros cirque du monde pour se joindre à un studio de création en émergence? «J'avais 43 ans et j'avais toujours voulu être entrepreneur, répond le gestionnaire. Je me suis dit que je ne pouvais pas attendre d'avoir 60 ans pour faire le saut!» Il ne l'a pas regretté. Ses partenaires non plus. Il faut dire qu'il n'en était pas à ses premières armes en affaires. Déjà, à 18 ans, l'étudiant en sciences pures au Collège Édouard-Montpetit avait fondé, avec quelques copains, un club de ski qui orga­nisait des sorties à la montagne pour les étudiants. Une petite affaire qui lui a servi de gagne-pain… et de banc d'essai pendant toute la durée de ses études en adminis­tration. «C'était formidable, car je pouvais tester au fur et à mesure tout ce que j'apprenais!», raconte le diplômé, que le Réseau ESG-UQAM s'apprête à récompenser en le nommant lauréat du prix Performance dans la catégorie Entrepreneur.

De Secor au Cirque du Soleil

Jeune étudiant brillant, Éric Fournier est vite remarqué par un chargé de cours, Maurice Guertin, qui travaille pour la firme de consultants Secor. Un été, ce dernier le recrute comme pigiste pour faire des sondages. De 1986 à 1996, le diplômé deviendra analyste marketing, puis conseiller, directeur et associé chez Secor, découvrant tous les rouages de Québec inc. aux côtés de consultants vétérans comme Marcel Côté, Roger Miller et Yvan Allaire (professeur émérite de l'UQAM en stratégie). En 1996, à l'âge de 33 ans, il est recruté par Bombardier à la direc­tion de la planification stratégique du groupe Transport. En 2000, il passe chez Bombardier aéronautique, où il est nommé vice-président.

En 2001, il décide toutefois de partir, sans projet défini : une sorte de saut dans le vide pour réfléchir, comme il le fera, quelques années plus tard, en quittant son poste au Cirque du Soleil. «Je gagnais très bien ma vie, je voyageais en jet privé et certains me trouvaient fou de partir, confie-t-il. Mais la cravate me serrait le cou et j'avais le goût de faire autre chose.» À l'automne 2001, en pleine stupeur post-11 septembre, le moment n'est pas idéal pour la recherche d'emploi. Le jeune papa en profite pour s'occuper de ses deux filles, Juliette et Catherine, trois et six ans. Sa «sabbatique» ne s'éternise cependant pas longtemps. Pendant l'hiver, il reçoit un coup de fil de Daniel Lamarre, nouveau grand patron du Cirque du Soleil. Il sera d'abord consultant pour la multinationale circassienne avant d'accéder au poste de vice-président principal, développement, responsable du déploiement des nouveaux créneaux de diffusion du Cirque, qui cherche alors à étendre ses tentacules dans le secteur des hôtels, des restaurants et des bars.

«Pour évoquer l'iconographie du Cirque dans toutes sortes d'environnements, le multimédia se révélait un outil de choix », note Éric Fournier. C'est ainsi qu'il commence à côtoyer les artisans de Moment Factory. À l'époque, l'entreprise est surtout active dans le domaine événementiel et la réalisation Web. Elle sert aussi de vitrine Web à de jeunes vidéastes. Ce sont les courtes vidéos d'une minute qu'ils s'échangent, les «minute moments», qui ont donné son nom à la compagnie.

Une expertise unique à communiquer

«Je suis arrivé chez Moment Factory à un moment clé de son histoire, affirme Éric Fournier. L'entreprise commençait à réaliser des installations multimédias permanentes. On sentait qu'on avait une expertise unique — une combinaison de technologies, de savoir-faire et d'expérience venant du cinéma, du jeu vidéo, du spectacle — pour créer des environnements entièrement nouveaux. Il fallait trouver le moyen d'expliquer cela, de le communiquer et de livrer les projets. C'est là que je suis intervenu.»

Depuis son arrivée, la compagnie a bénéficié du déve­loppement exponentiel des médias sociaux, souligne le gestionnaire. Sa scénographie interactive du spectacle du groupe rock Nine Inch Nails, en 2008, a beaucoup fait parler d'elle et les images ont abondamment circulé sur le Web. «C'est en créant des expériences permettant aux gens de se rencontrer, dont ils ont envie de parler et qu'ils peuvent échanger que nous avons profité de la “viralité” offerte par Facebook, Twitter ou YouTube», poursuit Éric Fournier.

Au printemps dernier, c'était au tour des fans d'Arcade Fire, au festival californien de Coachella, de connaître l'extase alors que leur tombaient du ciel des boules de lumière blanche, puis multicolore, que la foule pouvait faire rebondir. Une expérience retransmise en direct sur les médias sociaux. En septembre 2011, lors du lancement d'Internet Explorer 9, à Toronto, les passants étaient invités à lancer de vraies balles sur des virus virtuels bougeant sur un écran géant de 12 sur 40 pieds. Plus de 2 000 personnes ont participé à l'événement.

Le studio a aussi réalisé le contenu multimédia du pavillon du Canada à l'Exposition universelle de Shanghai, en 2010, le nouveau spectacle du Musée Pointe-à-Callière, à Montréal, ainsi que celui du pavillon de l'Océanie, au zoo de Granby. En 2011, elle a conçu un environnement multimédia pour le pavillon de Bombardier aux salons aéronautiques de Paris, Dubai, Barheïn et Farnborough, en Angleterre. Et, l'automne prochain, elle présentera Mégaphone, une installation interactive qui transformera la façade du pavillon Président-Kennedy de l'UQAM dans le Quartier des spectacles.

Individualisme extrême et expériences partagées

Comment une marque, une institution ou un lieu peuvent-ils parler à une génération enfermée dans son sous-sol devant un ordinateur? C'est un peu le défi que représente chaque mandat de Moment Factory. «Notre slogan, qui est aussi une de nos valeurs fondamentales, c'est on fait ça en public, dit Éric Fournier. À l'ère de l'indi­vidualisme extrême, notre but est de reprendre les trucs des jeux vidéo et de la réalité virtuelle à partir de laquelle les jeunes se représentent le monde pour leur faire vivre des expériences partagées dans l'espace public.»  

La compagnie, qui a de gros projets en Europe et aux États-Unis, souhaite ouvrir des bureaux en France et en Californie. La petite boîte montréalaise qui a conquis le monde ne risque-t-elle pas de perdre son âme en devenant une multinationale? «Si Moment Factory a l'âme d'une entreprise du 21e siècle et qu'elle se définit par son désir de mouvement et de renouvellement perpétuel, par son ouverture au monde et aux autres cultures, je crois que c'est sans danger, répond Éric Fournier avec un sourire. Nos jeunes talents brûlent d'envie de voir le monde. Si nous voulons les garder, nous avons, au contraire, tout avantage à leur offrir des possibilités de bouger!»

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