Un sourire contre la violence

19 Novembre 2012 à 0H00

Série Tête-à-tête
Rencontre avec des diplômés inspirants, des leaders dans leur domaine, des innovateurs, des passionnés qui veulent rendre le monde meilleur.​

Elle irradie une énergie, une joie de vivre, une confiance contagieuse. C'est sans doute ce qui lui permet de se battre, sans relâche, pour mettre un peu de soleil dans la vie des petits êtres auxquels elle vient en aide. Ce qu'elle voit et ce qu'elle entend est souvent insupportable : des enfants de neuf ans, de cinq ans, de trois ans, parfois des bébés qui subissent des agressions sexuelles — des touchers, des fellations, des pénétrations —, des petits exploités sexuellement qui racontent que leurs parents les tiennent par les bras «pendant que le monsieur leur fait ça»…

On ne peut pas croire que ça existe. On ne veut pas le croire. Et pourtant. «Il y a tellement de choses qu'on peut faire à un enfant à cause de son manque de crédi­bilité — on dit qu'il invente ou qu'il a été monté par un conjoint contre l'autre — qu'on croit qu'on passe à côté de bien des victimes», affirme Lucie Joyal (B.A. sexologie, 83), directrice générale du Centre Marie-Vincent, à Montréal, qui vient en aide aux enfants de 12 ans et moins ayant subi des agressions sexuelles.

Dans les locaux du Centre, peints en couleurs gaies avec des dessins sur les murs et des jeux sur ordinateur dans la salle d'attente, un groupe de psychologues, de sexologues, de psychoéducateurs et de travailleurs sociaux interviennent auprès des petites victimes. C'est aussi là que les enfants rencontrent les policiers pour raconter leur histoire. «C'est un environnement plus adapté que le poste de police, observe la directrice. L'idée du Centre, c'est que tous les intervenants puissent travailler ensemble au même endroit pour le bien de l'enfant.»

Sur place, le travailleur social peut croiser le policier, qui peut s'entretenir avec le médecin. Cela facilite la tâche de tout le monde. Car on part de loin en matière d'agressions sexuelles envers les petits. «En dehors des pédiatres et des pédopsychiatres, il est difficile de trouver des spécialistes formés spécifiquement pour intervenir auprès des enfants», dit Lucie Joyal.

Quand la Fondation Marie-Vincent l'a approchée pour élaborer le projet du Centre, en 2003, elle a insisté pour qu'une chaire de recherche soit créée en parallèle. Martine Hébert, professeure au Département de sexo­logie, est cotitulaire de la Chaire interuniversitaire Marie-Vincent sur les agressions sexuelles envers les enfants. Depuis l'ouverture du Centre, en 2005, elle mène des recherches visant à documenter l'impact des approches utilisées par les intervenants. «Pour moi, il était abso­lument nécessaire que nous puissions évaluer nos interventions et produire des connaissances», déclare la directrice.

La mission du Centre comporte trois volets : l'inter­vention, la recherche et la formation. «Depuis l'ouverture, nous avons reçu plus de 1000 enfants et formé près de 1300 professionnels à travers le Québec — intervenants sociaux, médecins, policiers, etc. —, tout en travaillant de concert avec la Chaire de recherche», dit Lucie Joyal.

Cette praticienne a travaillé toute sa vie en rapport étroit avec le milieu — comme intervenante dans les premiers CLSC du Québec ou comme gestionnaire (elle a complété une maîtrise en administration publique à l'ENAP en 1992) —, mais l'amélioration des connaissances a toujours fait partie de ses priorités. Au cours de sa carrière, elle a notamment collaboré aux travaux de recherche sur la violence faite aux enfants du labora­toire de Camil Bouchard, à l'UQAM. Elle a aussi monté un important programme de dépistage de la violence conju­gale qui l'a menée aux quatre coins de la province pour former des intervenants. Tout cela lui a valu de recevoir, l'an dernier, le Prix du Gouverneur général en commémo­ration de l'affaire «personne», un prix qui souligne une contribution exceptionnelle à l'amélioration de la vie des femmes. Avant d'implanter le Centre Marie-Vincent, elle a travaillé au CLIPP (Centre de liaison sur l'intervention et la prévention psychosociales), un organisme interuniver­sitaire de transfert des connaissances, où elle a conçu des trousses et des outils à l'intention des intervenants, notamment en ce qui à trait à la maltraitance envers les enfants.

«C'est exigeant de travailler dans le domaine de la violence, dit Lucie Joyal. Parfois, on me demande comment je réussis à persévérer dans ce milieu depuis aussi longtemps. Je réponds que je crois à ce que je fais. Savoir que ce que l'on fait donne des résultats, c'est extrêmement stimulant.»

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