Endiguer la détresse autochtone

Une étude de Michel Tousignant suggère des avenues pour briser le cycle du désespoir.

18 Octobre 2013 à 14H21

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Photo: Pierre-Olivier Jay.

La statistique donne froid dans le dos: des communautés autochtones comptant à peine 1500 habitants sont témoins d'un suicide par année depuis 25 ans. «Et c'est sans compter les nombreuses tentatives, qui ne se soldent pas par un décès mais qui laissent tout autant de traces dans les villages», affirme Michel Tousignant. Le professeur associé au Département de psychologie s'intéresse depuis plusieurs années à la problématique du suicide chez les Autochtones. «Avant, cela touchait les 20-35 ans, mais aujourd'hui ce sont des adolescents, filles et garçons, qui s'enlèvent la vie. Il y a même des cas chez les 12 à 14 ans.»

Membre du Centre de recherche et d'intervention sur le suicide et l'euthanasie (CRISE) de l'UQAM, Michel Tousignant vient de terminer une étude de terrain qui aura duré six ans, réalisée en collaboration avec le Département d'anthropologie de l'Université de Montréal et les Conseils de bande de trois villages anishinabés et attikameks situés au nord de l'Abitibi et de la Mauricie. «Notre objectif était d'établir un dialogue avec les populations locales afin de comprendre les facteurs qui mènent à des situations de désespoir chez les jeunes, de dégager certaines pistes de solution pour l'avenir et ainsi leur redonner espoir», explique le chercheur.

Pour ce faire, ses collaborateurs et lui ont procédé à des entrevues avec des chefs de famille, des leaders de la communauté, des ex-pensionnaires des écoles résidentielles, des professionnels de la Protection de la jeunesse et des policiers.

Dans un article paru récemment dans la revue International Journal of Law and Psychiatry, le professeur et ses collègues exposent les trois axes de politiques sociales qui aideraient à prévenir le suicide chez les jeunes autochtones.

Protection de la jeunesse

La désintégration de la structure familiale est au cœur de la problématique du suicide, affirme Michel Tousignant. Cette désintégration va de pair avec une multiplication des cas de négligence grave envers les enfants. Les Autochtones qui ont été forcés, jusque dans les années 80, de fréquenter les pensionnats – qui séparaient les enfants de leur famille en visant l'assimilation sous couvert de scolarisation et d'évangélisation – ont perdu le sens de la famille. «Ce sont les enfants de ces pensionnaires qui s'enlèvent la vie, précise le chercheur. C'est une génération  négligée par des parents qui ne croyaient plus à la famille et qui n'ont pas pris la peine d'accompagner leurs enfants dans le processus normal de socialisation.»

Les leaders autochtones sont conscients des problèmes de négligence. «Ils ne peuvent pas se fermer les yeux: les signalements sont faits par les gens de la communauté, note le professeur. Dans certains villages, le taux de placement des enfants est de 40 %.»

Selon les chercheurs, il faut encourager plus de souplesse dans le système de la Protection de la jeunesse et donner des responsabilités accrues aux communautés autochtones. «Avant, les enfants étaient placés à l'extérieur dans des familles de Blancs. On prône maintenant des placements à l'intérieur du village, si possible au sein de la famille étendue», poursuit Michel Tousignant.

Les règles d'adoption de la Protection de la jeunesse sont mal adaptées aux communautés autochtones, ajoute-t-il. Si le parent est toujours jugé inapte au bout d'un an, on procède à une adoption définitive, car on a peu d'espoir que la situation change. «Or, la réalité autochtone ne ressemble en rien à celle des grandes villes. De jeunes parents de 17-18 ans pourraient reprendre pied à 23-24 ans et s'occuper de leurs enfants. Il faudrait adapter les politiques en fonction des situations locales.»

Le logement

La pénurie de logements et la quasi absence de droit de propriété – seulement 1 à 2 % des gens sont propriétaires, car c'est le Conseil de bande qui gère le parc immobilier – sont la cause d'habitations surpeuplées. Il n'est pas rare qu'une maison accueille jusqu'à trois personnes en état de grande détresse, qui n'ont pas d'autre endroit où habiter. Cela ne constitue pas un environnement sain pour les enfants qui habitent ces logements, ont relevé les chercheurs. «Il manque de logements pour des personnes seules, ce qui enlèverait de la pression sur les familles qui se sentent une obligation d'hospitalité», souligne le professeur.

L'administration de la justice

Dans certaines réserves, il y a non seulement des cas de négligence, mais aussi une multiplication des actes de violence domestique: agressions sur les femmes et les enfants, inceste, etc. «Les policiers sont tellement sollicités qu'ils n'ont pas le temps de donner suite au niveau juridique, dit Michel Tousignant. Beaucoup d'actes demeurent donc impunis. Il faudrait penser à des solutions pour instaurer un système de justice administré localement. En punissant les coupables, on amorcerait un processus de réparation auprès des enfants et des familles touchés.»

De l'espoir

Malgré ce sombre portrait, le professeur Tousignant a vu des signes encourageants au sein des communautés autochtones. «Les jeunes femmes, par exemple, prennent de plus en plus leur place et certains conseils de bande se rajeunissent, passant d'une moyenne de 50-60 ans à 35-40 ans. On commence à voir émerger une élite capable de prendre en charge les problèmes, d'offrir des modèles aux jeunes et de leur redonner espoir, en faisant notamment le lien entre leur communauté et le reste de la société québécoise.»

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