Immigrer n'est pas un gage de santé

Une étude établit des liens entre prise de poids, détresse psychologique et immigration récente.

15 Novembre 2013 à 17H35

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À leur arrivée au Québec, les immigrants se déclarent en très bonne santé. Trois à cinq ans plus tard, toutefois, leur état de santé se dégrade: ils prennent du poids, ne font plus de sport et souffrent davantage de détresse psychologique. Ce sont les principales conclusions d'une étude intitulée «La transformation des saines habitudes de vie des immigrants récents en contexte d’intégration sociale», menée par le professeur Pierre Sercia, du Département de kinanthropologie, et son équipe de chercheurs.

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Pierre Sercia. Photo: Nathalie St-Pierre

Provenant en majorité d'Amérique du Sud et d'Amérique centrale, mais également d'Asie du Sud-Est, du sous-continent indien, du Moyen-Orient et d'Afrique, les nouveaux arrivants allophones qui ont participé à l'étude ont été recrutés dans six centres de francisation de Montréal et vivent au Québec depuis moins de 10 ans. Ils devaient répondre à un questionnaire sur leurs habitudes alimentaires, leurs pratiques de l'activité physique et leurs conceptions de la santé (mieux-être, etc.), tout en participant à des rencontres de groupe. Sous la coordination du doctorant en sociologie Alain Girard, aujourd'hui diplômé, les chercheurs se sont penchés, dans une première phase, sur les habitudes alimentaires des immigrants récents. «Sauf pour certaines communautés culturelles qui mangent davantage de fritures, les nouveaux arrivants ne mangent pas mieux (ou plus mal) que les Québécois, observe le professeur. Ce sont d'autres saines habitudes de vie, comme la pratique d'activités sportives, qu'ils semblent perdre de vue.»

Mon pays, c'est l'hiver

Pourquoi les nouveaux arrivants prennent-ils du poids quelques années après avoir foulé le sol québécois? «L'hiver est bien souvent un frein à la pratique d'un sport, en particulier pour ceux qui vivaient auparavant dans un pays chaud!», avance le spécialiste en santé et immigration. Par ailleurs, les immigrants ne connaissent pas les infrastructures sportives (gymnases, piscines, parcs, etc.) de leur ville d'adoption. «Ils ignorent qu'ils peuvent se baigner à bas prix dans les piscines intérieures de Montréal durant la saison froide et que les musulmanes peuvent les fréquenter lors des heures de baignade pour femmes seulement, si elles en font la demande», illustre Pierre Sercia. Les distances et les moyens de transport au Québec peuvent être forts différents de ceux auxquels les nouveaux arrivants étaient habitués dans leur pays d'origine. «Plusieurs ont l'impression qu'ils n'ont plus à déployer autant d'efforts physiques que dans leur pays d'origine pour se déplacer. Ils ont, par exemple, accès plus facilement au transport en commun ici, et par le fait même, ils marchent moins et prennent du poids», explique le professeur.

«L'hiver est bien souvent un frein à la pratique d'un sport, en particulier pour ceux qui vivaient auparavant dans un pays chaud!»

Pierre Sercia

Professeur au Département de kinanthropologie

Le processus d'intégration prend également beaucoup de leur temps. «Les immigrants doivent d'abord apprendre une nouvelle langue, comprendre les valeurs d'une nouvelle société et trouver du travail. Dans un tel contexte, je ne suis pas certain que la pratique d'une activité physique pendant 30 minutes chaque jour, comme le prônent les campagnes de santé publique, soit une priorité pour eux», constate Pierre Sercia.

Autre constat: les nouveaux immigrants ne se sentent pas interpellés par les différentes campagnes de santé publique (bien manger pour garder un poids santé, faire du sport 30 minutes par jour, consulter son médecin de famille, etc.) du gouvernement québécois. Pierre Sercia donne en exemple la campagne pour la prévention du cancer du sein et celle pour le maintien d'un poids santé. «Les messages véhiculés (discuter avec son médecin de famille en cas d'anomalies, passer une mammographie en fonction de son âge ou de ses antécédents familiaux, etc.) ne sont pas pris en compte dans les communautés culturelles. Dans certaines de ces communautés, avoir un cancer du sein, c'est tabou, explique le chercheur. Leurs membres vont préférer en parler avec leur famille, un guérisseur ou observer certaines croyances – se mettre des épluchures d'oignon ou de concombre sur les seins – plutôt que de consulter un médecin.» L'indice de masse corporelle, images de corps sains et en santé à l'appui, peut en faire sourciller plus d'un. «Aux yeux de plusieurs Africains, la silhouette d'une femme en santé ressemble davantage à celle d'une femme ronde pour les Occidentaux. Ce qui n'est pas un gage de santé pour nous l'est pour eux», ajoute le chercheur.

«Aux yeux de plusieurs Africains, la silhouette d'une femme en santé ressemble davantage à celle d'une femme ronde pour les Occidentaux. Ce qui n'est pas un gage de santé pour nous l'est pour eux.»

Pierre sercia

Professeur au Département de kinanthropologie

Comment faire pour rejoindre les nouveaux arrivants? «Un moyen efficace serait de sensibiliser les enfants aux saines habitudes de vie. Ils pourront par la suite influencer leurs parents. Les enfants deviennent ainsi des courroies de transmission, remarque Pierre Sercia. Les agents communautaires et les leaders de ces communautés ont aussi un rôle à jouer dans cette transmission de connaissances.» Les immigrants constituent une clientèle spécifique en santé publique, rappelle le chercheur. «Il faut bâtir des campagnes de santé publique qui s'adressent à eux et prennent en considération leurs particularités.»

Pierre Sercia et son équipe mènent depuis peu une nouvelle recherche sur la détresse psychologique des nouveaux arrivants. «S'intégrer à une nouvelle société cause un grand stress, affirme le chercheur. Les nouveaux arrivants se retrouvent bien souvent sans réseau social, sans amis et sans soutien. Il faut bâtir de nouveaux réseaux, se faire de nouveaux amis, etc.» Pour cette nouvelle étude, Pierre Sercia souhaite recruter des candidats francophones en provenance entre autres du Maghreb afin de mieux refléter la réalité des nouveaux arrivants.

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