De l'autonomie à l'indépendance?

Des experts font le point sur le processus d'autodétermination en Catalogne.

22 Décembre 2014 à 9H52

Célébrations de la Fête nationale de la Catalogne, le 11 septembre 2014, à Barcelone.Photo: Oscar Garriga

Trois spécialistes de la question catalane étaient à l'UQAM récemment pour discuter des enjeux qui secouent la région du Nord-Est de l'Espagne. Xavier Arbós Marín, professeur en droit constitutionnel à l'Université de Barcelone, Salvador Cardús i Ros, professeur de sociologie à l'Université autonome de Barcelone, et Marc Sanjaume-Calvet, postdoctorant à l'UQAM, ont participé à la conférence Catalogne: les enjeux constitutionnels, juridiques et politiques et le processus d'autodétermination. L'événement était organisé par la Chaire de recherche du Canada en études québécoises et canadiennes (CRÉQC), dont le titulaire est Alain-G. Gagnon, professeur au Département de science politique.

La Catalogne a fait les manchettes partout à travers le monde cet automne. Lors d'une consultation symbolique organisée par le gouvernement catalan d'Artur Mas, le 9 novembre dernier, plus de 1,8 million de personnes – soit 80 % des participants à la consultation – se sont prononcés en faveur de l'indépendance. Par contre, 60 % des Catalans n'ont pas participé à ce scrutin, qui n'avait aucune valeur légale puisqu'un référendum sur la question nationale a été jugé inconstitutionnel par la Cour constitutionnelle espagnole.

Montée de l'indépendance

Jusque dans les années 2000, le sentiment indépendantiste en Catalogne était considéré comme marginal. «On estime que 10 % à 15 % des Catalans étaient en faveur de l'indépendance avant 2006», soutient Marc Sanjaume-Calvet. Les Catalans étaient satisfaits de la Constitution de 1978, qui garantissait à leur région le droit à l'autonomie dans divers secteurs – notamment en matière fiscale –, en plus de reconnaître le catalan comme langue officielle au même titre que l'espagnol.

Alain-G. Gagnon.

Entre 2006 et 2010, le Tribunal constitutionnel espagnol a considérablement affaibli l'autonomie de la Catalogne. Les références à la nation catalane, tout comme les compétences fiscales, ont été jugées inconstitutionnelles, tandis que l'on a retiré le catalan comme langue de préférence pour les administrations publiques et les médias. «Les positions rigides de Madrid ont grandement alimenté le sentiment indépendantiste en Catalogne, soutient Alain-G. Gagnon. L'absence de concessions et la fermeture à toute possibilité de négocier une réforme constitutionnelle a fait croître les tensions.» Selon le professeur, l'attitude radicale du gouvernement espagnol de Mariano Rajoy s'explique par son désir de satisfaire sa propre base militante, très à droite et fermée aux revendications autonomistes des régions.

Les résultats de la consultation du 9 novembre n'ont pas eu pour effet d'assouplir l'attitude du gouvernement central. Le procureur général espagnol a récemment entamé une série de poursuites contre Artur Mas, sa vice-présidente et sa conseillère régionale de l'Éducation pour désobéissance civile, malversation, abus de pouvoir et usurpation de fonction. «Cette épée de Damoclès pend au-dessus de la tête de ces trois personnes, qui risquent de ne pas pouvoir se présenter aux prochaines élections», souligne Alain-G. Gagnon.

De plus, la crise économique qui a frappé l'Europe après 2008 est un autre facteur ayant contribué à augmenter l'appui à la souveraineté catalane, croit Marc Sanjaume-Calvet.

Mouvement social

Contrairement au Québec et à l'Écosse, le mouvement d'autodétermination est porté par la société civile et non par les élites politiques, soutient Alain-G. Gagnon. «Ce mouvement social est à la fois la force et la faiblesse du mouvement indépendantiste. D'un côté, la société civile a le pouvoir de rallier davantage de personnes qu'un parti politique. D'un autre côté, elle dispose de peu d'instruments pour réaliser l'indépendance. Le défi pour les indépendantistes sera de traduire ce mouvement social en organisations politiques structurées qui repenseront le rapport d'autorité entre Madrid et Barcelone.»

Sur la scène internationale, le professeur estime que les Catalans peuvent compter sur plusieurs pays «amis», mais ces liens ne se traduisent pas nécessairement en appuis à l'indépendance. «L'Union européenne se méfie des mouvements indépendantistes, par exemple des indépendantistes flamands en Belgique, qui pourraient la déstabiliser», observe Alain-G. Gagnon.

Alors que la Catalogne se trouve dans une impasse constitutionnelle, à quoi faut-il s'attendre pour l'avenir de la région? Artur Mas a récemment annoncé qu'il proposerait, probablement en 2015, des élections régionales anticipées afin d'amener au pouvoir une large coalition d'élus favorables à l'indépendance. Le président de la Gauche Républicaine de Catalogne, Oriol Junqueras, souhaiterait quant à lui proclamer l'indépendance encore plus rapidement. «Le processus d'autodétermination en Catalogne a atteint un point de non-retour, estime Salvador Cardús i Ros. Seuls deux résultats sont possibles: la victoire ou l'échec de l'indépendance.»

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