ALÉNA: un modèle à rénover ?

Un colloque souligne les 20 ans de l'Accord de libre-échange nord-américain.

10 Février 2014 à 16H56

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Travailleuse mexicaine dans une usine d'automobiles. Photo: Bloomberg.

Depuis son entrée en vigueur, le 1er janvier 1994, l'Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA) a entraîné de profonds bouleversements. Il a transformé les relations entre les trois pays partenaires – États-Unis, Canada et Mexique – et a fait des Amériques l'un des plus grands espaces d'intégration économique au monde. C'est aussi sous la pression de l'ALÉNA que le système commercial multilatéral à l'échelle du globe a pris de nouvelles directions, couvant désormais des domaines de plus en plus diversifiés: services, propriété intellectuelle, télécommunications, marchés publics, etc.

Pour souligner les 20 ans de l'ALÉNA, un colloque se tiendra les 13 et 14 février à la Maison du développement durable, à Montréal. Cet événement, qui réunira des chercheurs de plusieurs régions des Amériques, est organisé par l'Institut d'études internationales de Montréal, en collaboration avec le Centre d'études sur la mondialisation (CÉIM), l'Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques et la Chaire Nycole-Turmel sur les espaces publics et les innovations politiques.

«Nous dresserons un bilan des impacts économiques et sociaux de l'ALÉNA, mais nous porterons aussi un regard sur le présent et l'avenir, souligne Michèle Rioux, professeure au Département de science politique et directrice du CÉIM. Les participants se demanderont notamment si le modèle de l'ALÉNA doit être rénové et s'il est en voie de se transformer au moment où se multiplient les accords économiques et commerciaux transatlantiques et transpacifiques.»

Un commerce en expansion

Depuis la signature de l'accord, le flux des échanges commerciaux entre les pays partenaires a plus que triplé et leur PIB a bondi. Les échanges entre le Canada et les États-Unis sont de l'ordre de 800 à 900 milliards de dollars par année, alors que ceux entre le Mexique et les États-Unis dépassent 275 milliards. Entre le Mexique et le Canada, ce sont 35 milliards en biens et services qui sont échangés chaque année.

«Si l'objectif était la libéralisation commerciale des biens et des services, on peut dire mission accomplie, observe Michèle Rioux. Sous l'impulsion de l'ALÉNA, de nombreux autres accords commerciaux ont été conclus, notamment par le Canada, qui a signé des ententes avec la Corée, l'Inde et l'Europe.» L'ALÉNA  aussi permis d'accroître la compétitivité des économies des pays signataires, en particulier au cours des 10 années ayant suivi la conclusion de l'accord. «À partir des années 2000, toutefois, l'ALÉNA s'est essoufflé, en partie à cause de l'arrivée en force des pays émergents, Chine en tête», note la professeure.

Les pays partenaires ont-ils bénéficié de façon égale des retombées de l'accord ? «L'ALÉNA repose sur une intégration asymétrique, dit Michèle Rioux. On doit parler de bilatéralisme entre les États-Unis et le Canada et entre les États-Unis et le Mexique.» Certes, le Canada s'est assuré d'avoir accès au marché américain. En matière de productivité, cependant, il n'est pas parvenu à combler le retard qu'il accusait par rapport à son voisin. «Le fait d'ouvrir les marchés ne suffit pas, dit la chercheuse, encore faut-il se doter d'une stratégie économique et d'une politique industrielle.»

Pas d'hécatombe au Québec

L'ALÉNA a eu des répercussions importantes au Québec. La libéralisation tarifaire a amené une augmentation du commerce des marchandises avec les États-Unis de 58,8 % entre 1993 et 2011, tandis que les échanges avec le Mexique ont été huit fois plus importants en 2011 qu'en 1993.

«La plupart des craintes ne se sont pas matérialisées, rappelle Michèle Rioux. L'économie québécoise n'a pas été inféodée à l'économie américaine et il n'y a pas eu d'hécatombe au chapitre des emplois ni de révision à la baisse des normes de travail.» Rappelons que le Québec a pu exclure de l'ALÉNA les secteurs de la santé, de l'éducation et des industries culturelles.

Des effets nocifs

L'ALÉNA n'a toutefois pas généré une forte convergence des économies, les firmes canadiennes et mexicaines n'ayant pas connu une croissance de la productivité équivalente à celle des entreprises américaines, ni permis de réduire les inégalités en matière de développement et de redistribution des fruits de la croissance. «Au Mexique, par exemple, la restructuration industrielle a eu des impacts dommageables sur le tissu social – pauvreté, violence, narcotrafic – et l'économie rurale a périclité en raison de sa marginalisation», souligne la professeure.

L'espace des Amériques n'est pas seulement économique, poursuit Michèle Rioux. Il comporte aussi des enjeux sociaux, culturels, juridiques et politiques. Contrairement à l'Union européenne, le modèle de l'ALÉNA n'a pas entraîné une réflexion sur les politiques sociales. On ne peut pas se contenter d'ouvrir les marchés et dire ensuite "débrouillez-vous pour le reste".»

Un modèle rigide

Selon la chercheuse, le modèle de l'ALÉNA demeure figé. «Certains aspects n'ont pas été renégociés et il n'y a pas eu d'intégration sur les plans politique et institutionnel, laquelle aurait permis une meilleure coordination. Pour certains commentateurs, l'intégration des Amériques aurait dû déboucher sur la formation d'une communauté, à l'image de l'Union européenne, plutôt qu'à une simple juxtaposition de trois marchés.» Est-il faisable de rouvrir l'accord afin de l'améliorer ? «Il n'est pas certain que les dirigeants des pays aient la volonté politique de rouvrir cette boîte noire, même si cela serait souhaitable», observe Michèle Rioux.

L'ALÉNA n'est pas le seul modèle d'intégration dans le monde. De plus en plus, les efforts se concentrent ailleurs : en Asie, en Amérique latine et en Afrique. Les États-Unis, le Canada et le Mexique sont eux-mêmes engagés dans des négociations transpacifiques et lorgnent vers l'Europe. «Reste à voir quelle place occupera le modèle de l'ALÉNA dans un contexte où le système commercial mondial est confronté à un foisonnement d'accords bilatéraux et multilatéraux», conclut la professeure.

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