Des quartiers en mutation

Les zones d'emploi sont nécessaires à la vitalité des quartiers montréalais, estime Andrée De Serres.

15 Décembre 2014 à 11H43

Depuis une dizaine d'années, de nombreuses tours à condo ont surgi dans plusieurs quartiers de Montréal, dans des zones traditionnellement industrielles. «C'est le cas au centre-ville, mais aussi le long du canal Lachine, sur la rue Chabanel, dans le Mile End et dans le secteur de la rue Jean-Talon et de l'avenue du Parc», observe Andrée De Serres, professeure au Département de stratégie, responsabilité sociale et environnementale et titulaire de la Chaire Ivanhoé Cambridge d'immobilier ESG UQAM. «Parier sur l'offre résidentielle pour retenir les familles plutôt que sur les emplois de qualité semble risqué à long terme, poursuit-elle. Nous devons nous attaquer rapidement à ce nouvel enjeu.»

C'était l'objectif du colloque «Les zones d'emploi, moteur du développement de Montréal et de ses quartiers», tenu à l'UQAM le 25 novembre dernier, qui a réuni plus de 275 représentants du milieu des affaires, des promoteurs immobiliers, des institutions financières, des Fonds syndicaux, des centrales syndicales et des organismes communautaires.

L'événement, fruit d'un engagement pris dans le cadre de la rencontre «Je vois Montréal», était organisé par la Chaire Ivanhoé Cambridge d'immobilier ESG UQAM et le réseau des Corporations de développement économique communautaire (CDEC) de Montréal, dont la mission est d'aider les personnes à s'intégrer dans la vie économique et sociale de leur quartier et de soutenir les entrepreneurs locaux.

«Puisque nous observions une réduction du nombre d'emplois à Montréal depuis quelques années, due à la fermeture de grandes usines manufacturières, mais aussi à l'attraction de la rive nord et de la rive sud comme zones d'emploi, il nous apparaissait nécessaire d'organiser un colloque pour répondre à la question suivante: "Comment faire pour attirer à Montréal des entreprises créatrices d'emploi?"», souligne Andrée De Serres.

Des zones d'emploi qui se transforment

Andrée De SerresPhoto: Émilie Tournevache

Autrefois, les zones d'emploi étaient géographiques, c'est-à-dire qu'un quartier rassemblait un certain type de production. Les délocalisations, ainsi que l'avènement des technologies numériques, ont fait vaciller, ou carrément disparaître, certains secteurs manufacturiers.

Aujourd'hui, les zones d'emploi ne se définissent plus géographiquement. «On parle désormais de grappes industrielles, soit des réseaux d'entreprises oeuvrant dans un même secteur, mais pas nécessairement localisées au même endroit, précise la professeure. À Montréal, par exemple, nous avons des grappes en aéronautique, en finance, en logistique et transport, et en multimédia, entre autres. Les universités sont également partie prenante de ces réseaux, car elles fournissent des employés qualifiés pour ces entreprises.»

Des reconversions à planifier

Mais que deviennent ces anciennes zones d'emploi et leurs bâtiments désertés? Certaines changent de vocation pour accueillir des projets résidentiels, tandis que d'autres sont aménagées différemment. «Lors du colloque, un promoteur a fait état de ses projets, illustre Andrée De Serres. Il rénove ces anciens bâtiments pour inciter des entreprises technologiques de plus petite taille à venir s'installer en ville. Ce sont des lieux spectaculaires!»

Les participants au colloque ont adopté de nombreuses propositions afin d'assurer la préservation et la mise en valeur des zones d'emploi dans les différents quartiers de Montréal – en renforçant, entre autres, le statut des zones d'emploi dans la réglementation de la Ville de Montréal afin de permettre leur modernisation, leur densification et leur développement selon un modèle innovant. Ils ont aussi recommandé de considérer les quartiers comme les pierres d'assise du développement économique à Montréal et de confier aux CDEC de Montréal un mandat de développement des zones d'emploi. «Si on favorise l'établissement dans les quartiers centraux d'entreprises de fabrication et de services à haute valeur ajoutée au plan technologique, cela permettra de créer et de retenir des emplois de qualité sur l'île de Montréal», estime la professeure.

Des «quartiers complets»

Lors du colloque, Andrée De Serres a animé une table ronde portant sur la thématique des «quartiers complets». Il faut cesser, dit-elle, de penser les quartiers selon une approche «unifonctionnelle»: un quartier dortoir, un quartier industriel, un quartier de centres commerciaux, etc. «Les quartiers complets sont, au contraire, multifonctionnels. Ils permettent de créer des milieux de vie où l'on peut habiter, étudier, travailler et trouver tous les services commerciaux et publics nécessaires à la vie de tous les jours : commerces, loisirs, santé, culture et éducation. On doit éviter, toutefois, de répéter la même recette d'un quartier à l'autre. Chacun doit conserver sa personnalité, sa spécificité, ses couleurs propres, précise Andrée De Serres. D'où l'importance d'impliquer les groupes locaux.»

Elia Duchesne, coordonnatrice à la Chaire Ivanhoé Cambridge d'immobilier ESG UQAM, est du même avis. «L'un des principaux défis pour atteindre une bonne mixité dans un quartier consiste justement à réunir tous les acteurs concernés, dit-elle. À cet égard, le colloque visait à rompre avec la culture des silos et à favoriser le dialogue pour développer une vision commune.»

Le pari a été tenu, semble-t-il. «Par exemple, certaines groupes ont été surpris de constater que les promoteurs et les investisseurs immobiliers avaient intérêt à contribuer au développement d'une vie de quartier agréable, poursuit la coordonnatrice. La valeur de revente des immeubles est liée, en effet, à la qualité du milieu de vie environnant. Dans cette optique, les atouts économiques, culturels et sociaux d'un quartier forment un tout indissociable.»

L'UQAM et le Quartier latin

Ce n'est pas un hasard si ce colloque s'est déroulé à l'UQAM, observe Andrée De Serres. «L'Université a été un moteur de développement et de revitalisation du Quartier latin au cours des dernières années, affirme-t-elle. Par sa transmission des savoirs, elle a été non seulement un accompagnateur mais également un acteur de changement.»

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