Lire en respectant la ponctuation

Une étude révèle que la prosodie prédit la compréhension en lecture aussi bien que la fluidité.

28 Avril 2014 à 16H09

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On sait déjà que l'apprentissage de la lecture est à la base de la réussite scolaire. Il faut d'abord apprendre aux enfants à reconnaître les mots, bien sûr, mais il faut aussi, et surtout, que ceux-ci comprennent le sens des phrases lues. Comment les enseignants parviennent-ils à inculquer cette habileté essentielle à leurs élèves? «Des chercheurs américains ont découvert il y a quelques années une corrélation entre la fluidité et la compréhension en lecture. Généralement, les élèves qui lisent vite sont ceux qui comprennent le mieux, affirme Marie-Soleil Arcand, diplômée de la maîtrise en éducation. Sur la base de cette corrélation, on s'est emballé et la fluidité a été élevée au rang de principe sacré aux États-Unis, avec quelques échos au Québec.»

Ce discours suscite toutefois un malaise chez les enseignants, car la réalité est plus complexe. Un élève qui lit trop rapidement risque de ne pas saisir le sens du texte qu'il a sous les yeux, au même titre qu'un autre qui lit trop lentement. Comment définir le bon rythme? Y a-t-il d'autres facteurs qui entrent en jeu et qui influencent la compréhension? Marie-Soleil Arcand vient de publier un article dans la revue Scientific Studies of Reading faisant état de résultats de recherche qui confirment que la prosodie est aussi importante que la fluidité lors de l'apprentissage de la lecture.

La prosodie, c'est la capacité de lire avec expression. «On pense que les jeunes lecteurs, contrairement aux adultes, ont besoin de se lire le texte et de s'écouter en train de le lire pour le comprendre, d'où l'importance de la prosodie», explique le professeur du Département d'éducation et formation spécialisées Éric Dion, qui a dirigé le mémoire de la chercheuse.

L'étude des pauses

La prosodie est toutefois difficile à évaluer chez des lecteurs débutants de première ou deuxième année. Certaines études, réalisées auprès d'élèves de troisième et de quatrième année, se sont attardées aux tonalités de la voix en fin de phrase. «C'aurait été impossible avec des élèves de première ou deuxième année, parce qu'il y a des eeeeeeeee qui n'en finissent plus, explique Marie-Soleil Arcand. Nous avons choisi d'évaluer la prosodie à l'aide des pauses.»

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Marie-Soleil Arcand. Photo: Nathalie St-Pierre

Avec les enregistrements de textes lus par les élèves de l'échantillon du projet de recherche Apprendre à lire à deux (297 élèves de 16 écoles primaires francophones de Montréal), Marie-Soleil Arcand a évalué si les élèves faisaient des pauses aux signes de ponctuation, c'est-à-dire aux points et aux virgules. «Nous avons également relevé les pauses intrusives, faites par les élèves à des endroits inappropriés, en plein milieu d'un mot ou entre des mots lorsqu'il n'y avait pas lieu d'en faire.»

C'est grâce aux enregistrements numériques que la jeune chercheuse a pu réaliser cette étude. Son conjoint, étudiant au doctorat en physique à l'époque, a réussi à enlever les bruits de fond des enregistrements réalisés dans les écoles. Il a aussi créé un outil numérique pour repérer automatiquement les pauses marquées par les élèves. La chercheuse a réécouté tous les enregistrements en relevant les moments où il y avait des pauses et en vérifiant si cela correspondait à un signe de ponctuation.

Des résultats spectaculaires!

Les résultats ont été à la hauteur des attentes de la chercheuse et de son directeur. Les élèves qui ont respecté les pauses marquées par des virgules et des points ont saisi davantage que les autres le sens des textes lus. Les élèves qui ont eu beaucoup de difficulté à comprendre le sens de leurs lectures sont ceux qui, par exemple, prenaient une pause à un endroit dans le texte parce qu'ils étaient fatigués, segmentant ainsi le texte en séquences de mots arbitraires et le vidant de son sens. «Nous avons nous-mêmes fait l'exercice de lire des textes de cette façon et cela devient incompréhensible», confirme Éric Dion.

«La mesure de prosodie prédit donc la compréhension en lecture aussi bien que la fluidité, affirme Marie-Soleil Arcand. Il faudrait en arriver à un compromis lors de l'enseignement de la lecture. On ne doit pas encourager les élèves à lire rapidement au détriment de l'expression.»

Mais comment enseigner la lecture expressive à un si jeune âge? se demanderont peut-être les enseignants. La prosodie comporte en effet plusieurs aspects, dont l'accentuation et l'intonation. «Respecter les pauses que sont les points et les virgules est un bon début, note Marie-Soleil Arcand. C'est simple comme truc, mais cela fonctionne. Si on amène les élèves à construire des unités de sens entre chaque virgule, leur compréhension s'en trouvera enrichie.»

Les deux chercheurs sont fiers de leur découverte, car cela répond à une préoccupation des enseignants. «L'article valide des intuitions qu'avaient les enseignants et nous les avons écoutés, poursuit le professeur. En éducation, un bon chercheur est quelqu'un qui a un pied dans la littérature scientifique et un pied dans les classes.»

Des suites à prévoir?

Pourrait-on déterminer quel est l'aspect le plus important entre la fluidité et la prosodie? Pour y parvenir, il faudrait un échantillon d'élèves auxquels on demanderait de lire en accélérant le rythme et un autre auquel on enseignerait à lire vite tout en respectant les pauses, précise Éric Dion. «Selon les résultats de Marie-Soleil, c'est ce dernier groupe qui devrait avoir la meilleure compréhension de texte. Il faudrait ensuite transformer ces données en intervention pédagogique. Ce serait une bonne thèse de doctorat!», lance-t-il en riant. «Pas tout de suite», réplique Marie-Soleil Arcand. La chercheuse, maman d'un petit garçon de 9 mois, est de retour au travail depuis peu dans une école primaire de la Rive-Sud de Montréal, où elle enseigne à des enfants autistes.

Des investissements massifs

Depuis 2001, avec le No Child Left Behind Act, le gouvernement américain a investi massivement pour que les chercheurs identifient des façons de faciliter l'apprentissage de la lecture chez les élèves. Certains chercheurs se sont regroupés au sein d'une association: la Society for Scientific Studies of Reading, active aux États-Unis et à l'international. Leur revue phare est la Scientific Studies of Reading, devenue la plus prestigieuse revue en enseignement de la lecture.

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